Pendant le weekend

Oublier Paris #46

La série « Oublier Paris » a commencé il y a quelques années avec un « 132 » où avait vécu, selon la légende, le commissaire de police Jules Maigret. Il s’agit du boulevard Richard Lenoir. Il y a chez Simenon, comme chez Flaubert, des détails, des lieux, des réalités qui se dissimulent sous de fausses adresses. Je suis allé regarder ce cent trente deux, ces jours-là, il y a quelques années. Il n’y avait rien. Pas de blanquette de veau, de sandwich ou de bière. J’ai traversé le fleuve, la Seine y est en crue

au loin, on croit voir la cathédrale américaine de Paris. Lui porter quelques roses, les jeunes fleuristes « voulez-vous du feuillage ? », la pluie, « non, le papier, inutile », le rafia, les couleurs.

C’est le temps qui veut que l’air soit léger mais froid, il y a dans la littérature des choses qu’on peut oublier, d’autres qui resteront, ce pont est le Royal, c’est en bus, c’est en allant retrouver mon amie, passant devant la devanture, et cette toile toujours là, place Saint Marc, Venise

au loin, se profile maintenant Istanbul je ne connais pas, le Bosphore, je sais que ma mère le remontait avec son frère, ou en descendait comment me disait-elle ? J’ai oublié.

Je me souviens de l’avenue de l’Opéra (le voir ainsi, il semble une horreur, il me semble), le jour où elle disparut, c’était un treize, j’étais allé acheter au supermarché une bouteille de whisky, deux chiens noir et blanc en était l’effigie et c’était en septembre, j’ai traversé l’avenue, remonté une rue, pris le passage Choiseul (son entrée est en travaux) qui aboutit à la rue du 4 Septembre. L’immeuble de l’agence France-Presse est en travaux aussi, je crois un ascenseur, des hommes chargeaient, le temps était au froid. J’avais au coeur quelque chose comme un souvenir.

Il y avait là des couleurs, des toiles, des tableaux, une visite d’une heure au cinquième étage du musée, je ne veux pas me souvenir, je pense plus tranquillement à « Touche pas à la femme blanche », et pourtant Marco Ferreri a quelque chose qui me choque profondément, une grande bouffe probablement, nous voulions aller voir le dernier film d’une sorte de faiseur, un industrieux cinéaste, Quentin Tarantino, je me suis souvenu qu’il fut président du jury à Cannes, il y a quelques années (je me suis souvenu de Jean Gabin, dans le rôle de Maigret, et Jean Desailly dans celui du détraqué désaxé je ne sais plus, sa mère oui) (« Maigret tend un piège », 1958, Jean Delannoy, un faiseur du même ordre) et d’écrire ainsi ces souvenirs de cinéma me fait prendre conscience que cette mère-là est l’actrice de celle des « Dames du Bois de Boulogne » (Lucienne Bogaert), ce n’est pas que je n’aime pas ce cinéma-là, attaqué boulets rouges par la « Nouvelle Vague », quelque chose de fait, assez mal, la chaîne passe de Jean Gabin à « la Belle Equipe », (1936 il me semble, Julien Duvivier et c’est bien autre chose), mais c’est son académisme qui me hérisse, voilà ce que c’est, le temps passe, je voulais une occurrence de peintures, de cadres, d’images délimitées, du début du siècle dernier, Nicolas de Staël aurait été le plus âgé de ces peintres et le temps du cinéma recouvre les choses.

Les Musiciens, Hommage à Sydney Bechet, 1953, Nicolas de Staël

Il y aurait eu un Georges Braque, à la Ciotat,

Petite baie à la Ciotat, 1907, Georges Braque

on aurait pensé à la Sainte Victoire, à Robert Guédigian (« Marius » de Pagnol), il y aurait eu deux

Fenêtre, 1912, Robert Delaunay

ou trois

Manège de cochons, 1922, Robert Delaunay

magnifiques toiles de Robert Delaunay

Formes circulaires, Soleil n°2, 1912-1913, Robert Delaunay

nous aurions pensé à Sonya, nous passions de salle en salle (merci du partage), nous allions attirés par les couleurs peut-être, ce pêcheur et cet oiseau

Pêcheur au filet, 1914, Raoul Dufy

l’art moderne n’en pas trop faire quand même, mais l’académisme, prendre un pinceau et de la couleur et sur la toile

Nini, danseuse aux Folies Bergères, 1907, Kees Van Dongen

ces artistes qui s’échinent à poser là quelque chose d’eux-mêmes

Les mariés de la Tour Eiffel, 1938-1939, Marc Chagall

comme ces écrivains qui s’ingénient aux formes, aux couleurs, sont-elles si belles il n’y a pas de couleurs il n’y a que de la lumière, comme j’aimais regarder ces toiles, passer, regarder et percevoir ce qui est dit sans mots, il y avait aussi dans cette boutique ce livre-ci

puis celui-là (du baratin, oui)

des contemporains, j’ai passé mon chemin, ce matin, plus tard sur la platine j’ai posé ce disque de Manset (« Manitoba ne répond plus » ), je suis passé non loin de cette porte

puis du chantier de la bataille

le gris m’avait repris, le froid comme le fil du poignard, le métro, la ville, le bruit et les odeurs, des hommes dormaient sur les quais, abrutis d’alcool, nous n’aimons pas voir cette misère, elle est là, elle se serre contre nous, contre les murs de faïence blanche, ils sont là et dorment, des hommes « no comment », non, « pas de photo », non, passer son chemin, le froid, nous avons à nous couvrir, j’avais au coeur encore ces images de peinture, ces idées un peu éloignées de littérature, le fleuve au loin, le ciel qui ne voulait pas de bleu, qui ne gardait que le gris pour me le donner, la neige n’avait pas encore couvert nos pas, le vent soufflait, les hommes mouraient sur le goudron des quais, les métros passaient, les couleurs pourtant, les évocations, la plage, la Ciotat, le pêcheur, Kélibia de cet été, j’ai oublié les souvenirs de mes grands-parents, la rue de Mexico, celle de Londres, celle de Marseille et celle de Paris, qui part de l’avenue au coin du théâtre, alors oui, du feuillage, oui

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3 Comments

    C’est beau, intelligent, vivifiant et vibrant. Merci!

  • Trop d’honneur… Merci du passage.

  • […] c’est un détail, le tableau (déjà vu ici, dans un « Oublier Paris 46« ), qu’il a nommé « manège des cochons » y reproduisant […]

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