Pendant le weekend

Vases Communicants #37

Pendant le week-end a le grand privilège d’accueillir Brigitte Célerier, tandis qu’elle reçoit Piero Cohen Hadria sur son blog, pour un vase communicant placé sous l’égide des roses.




La chair des roses

Au premier de mai,

en des temps qui ne furent, qui auraient pu être

il y avait, il y aurait eu un jardin

écrasé de soleil après l’ondée du petit matin, un pré, des arbres fruitiers, et passées une haie de buis et la torsade baroque d’un amandier, une terrasse, un mur de pierre, et des roses

une silhouette caressant un luth, une barbe bouclée, des yeux brillants

des présences, des voix, un assaut de poésies

.. Tout le ciel semblait fermé

De mainte rose clairette,

Tout l’air était embasmé

.. O bel oeil

et dans un autre temps, mêlé au leur, intimement, dans ce monde-là, une petite vieille caressant les fleurs,  prenant les plus grosses – celles, sophistiquées, qui sont nées dans un temps d’après ces voix – dans la coupe de sa main pour sentir leur poids, leur souriant, se penchant au risque de tomber dans leur parfum

J’offre ces violettes,

Ces lis et ces fleurettes,

Et ces roses ici,

Ces vermeillettes roses,

Tout fraîchement écloses

notes vives, presque ironiques, du luth – elle sourit aux calices d’or végétal qui se tendent vers la lumière, à la sage mêlée du buisson, aux boutons repoussés par les corolles qui s’étalent, triomphantes, à cette chair ensoleillée

L’aubespine et l’aiglantin,

Et le thym,

L’oeillet, le lis et les roses,

En ceste belle saison

le mur est chaud auquel elle s’adosse, les hautes tiges se balancent légèrement dans une risée, portant vaillamment les roses trop écloses – elle répète roses trop écloses, en fait petite chanson dans un silence du luth – rouge sombre profond, parfum par les yeux, rouge palissant tournant comme une crème ratée avec l’âge – elle cueille la fleur sans pétale

Autant qu’un jour est long, autant

L’âge des Roses a durée ;

Quand leur jeunesse s’est montrée

Leur vieillesse accourt à l’instant

tendresse d’une rose chou trop épanouie, d’une fleur pleine et délicate à la chair qui se fripe – douceur des pétales, du rose expirant, de la candeur encore fraîche qui se tient au coeur, de la fermeté faiblissante de la tige – elle a une grimace fraternelle, elle lance silencieusement défi à la rhétorique, elle reçoit en cadeau le petit enivrement qui s’exhale.

la pierre, chaude de soleil devant laquelle elle se tient, lui renvoie le parfum, enveloppée de tiédeur, d’une rose d’un rouge éclatant, pur et lourd, corolle régulière, ronde et franche comme les roses d’antan, fille éloignée, civilisée, de celles qu’ils ont connues, quand il n’y avait guère que roses de Provins ou roses de Damas

Comme on voit sur la branche au mois de may la rose,

En sa belle jeunesse, en sa première fleur,

Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,

et les voix murmurent en coeur ces mots, poursuivent, en trébuchant parfois quand la mémoire défaille

le luth s’emballe pour un passepied, une voix légère, un peu aigre, leur vient du pré, derrière la haie de buis

Un jour Vénus son Adonis suivait

Parmi jardin plein d’épines et branches,

Les pieds sont nus et les deux bras sans manches,

Dont d’un rosier l’épine lui méfait ;

Or étaient lors toutes les roses blanches,

Mais de son sang de vermeilles en fait.

jaillissent des fuseaux blancs tachés de rose, comme joues émues, boutons adolescents, simplicité raffinée, naïveté apparente, sourire… et son murmure : n’êtes pas, fraîches amies, fleurs d’Aphrodite l’opulente, mais fleurs d’Aurora aux doigts de rose, n’est-ce-pas ? Bah ! laissons les dire si bellement..

Une rose blanche, seule, épanouie, comme le gros point final que je mets, en fermant le jardin,… s’éloignent  Jodelle, Du Bellay, Remy Belleau, de Baïf, Ronsart, Clément Marot… ne sais le nom du joueur de luth




Texte et photos : Brigitte Célerier.



Merci à vous, Brigitte, pour la recension des Vases Communicants qu’on trouvera ici.

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