Pendant le weekend

Journal des frontières : de la Seine au Loing, et retour

 

Où en étiez-vous ? ah oui, voilà (mais d’ici, rive droite)

HERMES 2

(« Sous le pont Mirabeau coule la Seine » disait le poète) : l’embarcation, à nouveau capturée par le robot en été sans doute, c’est l’Hermès et il bruine (il ne pleut pas, non), on va embarquer

grand timonier

on arrive sourires aux lèvres, guidés par Luc (le bibliothécaire de Saint-Mammès, féru de chemin de fer) (et comme il est grand et que tout à l’heure, il tiendra la barre, autrement dite timon, on le nommera grand timonier), allant vers le bateau où déjà vous attend monsieur Mariage au prénom si doux (j’ai beaucoup aimé cette étoile, là, au dessus de la petite fenêtre)

st mammès hermès 1

vos collègues arrivant et au visage une sorte de gaieté, larguerions nous les amarres ?

st mammès hermès 2

(elle y est encore, l’étoile)

st mammès bords 2

enregistreur, couches de vêtements, chaudement chaussés écharpes autour des cous chapeaux casquettes bonnets, il est temps de partir, appareils photo ou pas, on embarque, il fait frais, tourne le moteur, crachant de l’eau mais insuffisamment, fumant de plus belle on s’arrête tandis que derrière nous une péniche, celle-ci

st ammès péniche 1

viendra se garer contre d’autres de la rive gauche, une femme empruntera son babord pour venir l’attacher à une autre, on aura regardé dans la soute si quelque chose (un rat ? une algue ? un déchet ? on ne sait) ne se serait pas outrageusement introduit dans le canal d’évacuation, on peut être marinier mais on doit être mécanicien (quelque chose d’indispensable) (vous-même, en vous-même, vous auriez cette idée-là de Maurice Ronet (Philippe Greenleaf) et Alain Delon (Tom Ripley) augmentés de Marie Laforêt (Marge) dans ce « Plein soleil » (René Clément, 1960), année à n’en pas douter pivot charnière aiguillage) voyant le timonier descendre dans le ventre de l’Hermès ainsi que Gepetto dans l’abysse des entrailles de la baleine, c’est que l’eau, toujours, rappelle des souvenirs (vous ne penserez, bizarrement, à Venise, cette sérénissime, que tout à l’heure sur le Loing), ici elle sera grise, comme la fumée qui s’échappe et on reprendra le cours de la navigation

AS ST Mammès 010316

(c) Anne Savelli

s’arrêtant à nouveau, et entendant que « les propriétaires de cette péniche-là sont morts tous les deux dans un accident de voiture voilà quatre mois » c’est quelque chose comme le froid qui vous parcourera l’échine car voilà quatre mois, oui, voilà quatre mois et vous tournerez la tête, ce ne sera que le vent, devant vous des oiseaux criailleront

st mammès oiseaux

à moins qu’il ne s’agisse tout bonnement du rire de mouettes, une bouée verte qui courait sur l’eau

st mammès bouée verte

ne désigne pas le lieu du naufrage d’une autre péniche, non, mais sans doute le lieu où on peut s’arrêter, mouiller, prendre une relève, une trêve, un moment de repos dans le courant

st mammès joachim

il y aura d’autres personnes tandis que ces souvenirs envahissants, inutiles ou seulement présents et simples continueront à vous apparaître, il y aura d’autres rives encore, d’autres lieux à parcourir, vous aurez en tête aussi ce vague roman de Georges Simenon, « Petr le letton » (vous en aimez la littérature mais détestez assez le bonhomme et sa fatuité, peut-être quelque chose de sa libido intempestive et dérisoire) il fait frais sur le pont, le grand timonier tient la barre, monsieur Mariage raconte les péniches qu’on dépasse, Gilda prend des photos (sorte de lapalissade)

gilda à la photo

la pluie commencera de disparaître, et au bout de cette allée-là, oui, une marque, la péniche a coulé elle est là depuis dix ans peut-être on ne la verra pas, on retournera vers le Loing, croisant l’église de la Celle

stmammès église de la celle

passant sous la désormais fameuse passerelle, la vitesse ramenée à celle du cabotage, lent calme souple comme un vaporetto sur la lagune s’en va à Burano, le canal du Loing prend à gauche, une péniche à nouveau passe l’écluse, au fond de l’image, vous apercevrez Moret, son pont, son moulin, il sera temps de rentrer, la nuit ne vient pas si tôt, non, ce sont les nuages, on accoste, on s’en va, Paris est à plus de quatre vingt huit kilomètres en aval fatalement

st mammès borne

tandis qu’en amont, à quatre vingt dix huit kilomètres d’ici, par voie d’eau

st mammès borne 2

on trouverait Laroche-Migennes (noeud ferroviaire s’il en est), on s’en va on remercie on part en voiture, vers la gare, oui, vers la gare et les yeux dans le vague, après ces signes à une péniche bleue dont vous vous souvenez à certains mariniers à la retraite (‘oh qui vivent dans des péniches non il doit y en avoir trois ou quatre, c’est tout… »), ces péniches en habitation muées, ces milliers d’euros évoqués, ces couleurs sombres ces quais désertés aujourd’hui, après avoir repassé le pont à Moret, arriver en gare où la société ne fera pas partir votre train, sans explication sinon « supprimé » : retour sur terre, bienvenue chez les cheminots, l’aigreur de quatre vingt quinze et celle de leur retraite la bien nommée – on a toujours la société qu’on mérite – il fait gris, sur le quai on patiente, on attendra une heure mais non, on vous emmène à Melun, la route croise la forêt

st mammès retour 1

et chacun d’allumer ses feux, c’est la vraie pluie

st mammès retour 2

lumières du soir  (il n’est pas six heures)

st mammès retour 3

on aura poussé le chauffage à fond

st mammès retour 4

et après avoir croisé des autos sur la nationale (peut-être la 7 où « le ciel d’été / remplit nos coeurs d’sa lucidité » et « les oliviers sont bleus ma p’tite Lisette »)

st mammès retour 5

vous reprendrez le dur, omnibus qui (en une bonne heure, merci encore à la société) vous ramènera « au ptit faubourg d’Valence/ et la banlieue de Saint-Paul de Vence« …

 

Mes (nos) remerciements à Monsieur Mariage pour son éloquence, sa science de la batellerie, et sa gentillesse, ainsi qu’à Luc Bonnin, bibliothécaire, pour sa maîtrise du timon.

 

 

 

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