Pendant le weekend

Atelier hiver 16-17

Hiver 16-17

Les ateliers d’écriture, je me disais en avoir fait d’autres mais oui, c’était avec Pierre Ménard Château Landon mélico mais je n’en ai pas trace électro non plus que papier d’ailleurs (tout est parti maison brûlée); c’en seront donc d’autres; je ne sais quel scrupule m’empêche de m’épandre sur les conditions (sociales) de production de ces textes, mais non, je n’en fais rien. Ils sont là, voilà tout. Ils sont aussi là où ils contribuent à cet exercice.

 

#1

Qu’est-ce que c’est habiter un lieu, sinon le reconnaître sur des photos, un lieu, quelque chose qui vous constitue, vous êtes là, dans la torpeur de la fin d’année et le temps se met au froid, vous êtes là, il y a dans vos articulations quelque chose qui rechigne à ce que vous marchiez ; vous marchez ; vous croisez « Be Nina » des fringues à deux ou trois boulettes pièce, vous avancez, il a là Pink Lady, vous marchez sur la rue, c’est la rue, c’est la ville, c’est ici que vous avez commencé à savoir que la ville existait ; il y a tant d’années, tant et tant, quarante ? peut-être plus ; les trottoirs n’avaient pas cette largeur ; les boutiques étaient semblables ; des choses à quelques francs, quelques euros, les temps changent ; les parrains restent ; des hommes qui pourraient, évidemment, se tuer, quelle importance, tout dépendrait de la raison, de l’intérêt, de l’ampleur du gain, ou du symbole ; il fait froid, c’est la nuit ; les lumières de Noël qui doublent celles du nouvel an chinois, c’est assez chinois malgré tout ; malgré les juifs de l’autre côté du boulevard ; les noirs ici, ou là, les Thaïlandais, les Vietnamiens, les Laotiens, les gens de différentes couleurs, les gens de différentes longueurs de cheveux ; c’est selon, vous avancez, il est tard, il ne fait pas encore nuit, ils sont là, ils chantent et crachent ; en tout cas, tous les boulangers sont arabes, qu’on le veuille ou pas ; il fait doux, ou il fait froid, ils sont là, leurs femmes parfois aussi, vendent des œufs plus ou moins pourris, c’est la coutume, des pattes de canard, des herbes que vous ne connaissez pas, il ne fait jamais doux dans la rue ; cette respectueuse vous aborde « ça va ? » fait-elle, la passe à quelques dizaines d’euros, sans doute, vous ne vous renseignez pas sur les tarifs, plus loin sur le boulevard dans la rue du buisson, elles guettent et attendent le pékin ; il ne fait jamais doux, il ne fait jamais beau ; le pakistanais vend de tout et de n’importe quoi, le bazar comme à Lahore, vous avancez sur la rue, elle va à la République, elle passe par la rue des Goncourt ; il ne fait pas si froid, finalement, le type sort ses sacs, l’autre range ses chaussures, ses graines, ses légumes, il y a les petits métiers, il y a les petits commerçants, les retouches, et les gros qui passent dans leur quatre/quatre à vitres teintées, les femmes qui descendent de ces carrosses tellement asynchrones, cheveux lâchés lunettes de soleil de prix de marque comme les téléphones portables agrémentés de pierres précieuses, comme si elles se trouvaient à Riyad, sauf qu’elles ne lâcheraient ni leurs cheveux ni leurs hanches souples ; on les regarde, elles marchent, vont acheter ici un bijou, là une étole, elles s’en sont allées, on ne les a plus haïes, elles sont passées, comme le temps lui-même, comme l’eau qui ruisselle dans les caniveaux ; les flics en voiture banalisée ; parfois ils marchent, ils sont tels que d’autres, jeans baskets cuir cheveux courts et barbe de 4 jours ; envie de vomir ; la haine dans les yeux de tous, l’envie de les écharper, de les maudire, les étriper et les réduire à rien ; ils passent, banalisées lumières klaxon pour faire fuir les rats, les autres, les ennemis ; on attend quelque chose, sinon rien ? Non, rien, un jour une jeune type de vingt-deux ans a pris deux coups de couteau, il en est mort ; une histoire d’amour ; il n’y a rien, quelque fois passe un oiseau, quelque fois un mariage, une femme qui hurle ou qui pleure, un enfant perdu, quelque chose de la pauvreté, les gens marchent, on pourra porter secours ici ou pas, un autre court on lui a volé quelque chose, un téléphone, un portefeuille, une relique, il court, le noir l’arabe le juif le jaune, il court ; on aidera sans doute s’il le faut ; on se sentira appartenir à quelque chose, une couleur de peau, une plissure de l’âme, quelque chose ; là, un type avec son calot, ici cet autre avec sa barbe, cette femme et son voile, cette autre et son short, qu’est-ce qu’on peut bien en avoir à faire, des habits, des habits neufs des empereurs ; rien, on laisse passer, on attend, on n’attend plus rien ; il ne fait pas doux, il ne fait pas beau ; le faubourg, lui, est là ; il descend vers République ; il descend, les gens s’accrochent à quelque chose ; ils n’ont pas la peau blanche, ni les yeux bleus ; ils n’attendent rien, ils ne s’attendent à rien, ils savent qu’il leur faudra affronter quelque chose ; la vie, leur vie, c’est se battre ; c’est savoir qu’on ne restera pas, ou quelque chose comme ça. La ville.

 

#2.

Quelque chose comme peut-être trente mètres. La voiture de marque Renault (ne pas savoir les turpitudes qui ne datent pas de dix ans de cette industrie, ni de cet industriel, ne pas savoir ce que c’est que ce statut de régie, ne pas connaître l’emplacement de l’usine où s’est construite cette auto-là, alors que, peut-être, le père Amand y travaillait, ne pas déceler le désespoir qui s’y attachera, non plus que reconnaître en lisant « L’établi » bien des années plus tard, la marque de ces travaux, de ces sueurs, de ces accidents, corps mutilés, esprits brisés, pour quelques francs, bidonvilles de Nanterre et autres désespérances du pont sur la Seine du dix sept octobre soixante et un, quelque cinq ans plus tard, ne rien savoir) n’avoir pas quatre ans et sentir, voiture porte ouverte, garée dans cette descente, sentir profondément en soi que quelque chose ne va pas. La mère, dans la maison qui porte son prénom, derrière les grilles bleu clair, à l’étage, la voiture garée dans la pente, ne pas savoir mais sentir que quelque chose n’est pas exactement fait comme il se devrait que ce soit, ne pas savoir mais déceler là, entre les deux sièges avant, cette espèce d’outil, ce manche au bout duquel se situe une sorte de bouton lequel commande l’outil, insuffisamment serré probablement. Devant soi, au bout des trente mètres, la route qui passe sous un pont. Celui du TGM. Tunis, la Goulette, la Marsa. Au dessus, peut-être mais sans souvenir, le passage de cette rame du métro parisien, très régulièrement. Le soleil, la poussière, la route asphaltée mais les graviers du bord, quelle heure, peut-être cinq de l’après midi. Décidément, insuffisamment serré, ce frein à main, à peu près certainement, mais la voiture qui ne bouge pas. Pas encore. Dans les beiges (souvenirs épars, dissolus, imprécis, inutilement recherchés), la porte avant conducteur qui s’ouvre dans le sens contraire de la marche, se pencher, saisir le manche et appuyer sur le petit bouton. Le clic du mécanisme qui déclenche le relâchement du câble lequel effectue le déblocage des tambours de frein arrières, la poussière et le soleil, le ciel bleu, certainement, le sol sec et le joli petit bruit des cailloux écrasés par les pneus (d’ici, fins comme ceux d’un vélo), la petite bouille assez sympathique de la petite voiture beige un peu sur la pente, ne prenant pas tellement de vitesse, ses forces à soi impossibles à mobiliser pour retenir suffisamment l’engin, glisser un peu en serrant vers soi le volant mais non, la pente, les bruits des graviers, croiser une petite route à droite, juste là, sur laquelle, ahuri, un type en vélo, arabe bronzé turban son pain sous le bras qui s’en retourne chez lui, passer devant et presque à présent courir, demander de l’aide ? Peut-être à peine, du regard, la petite auto beige, le volant dans les crèmes, plus vite, puis bing, dans la pile droite du pont, phare endommagé, aile peut-être froissée, les cris au loin, derrière soi. Les sœurs, peut-être, la mère sans doute qui coure, qui vous prend dans ses bras… Une telle peur. Mais au fond, finalement, rien de grave.

 

#3.

1.

C’est un croisement, en réalité, qui s’est transformé en une entrée : attesté par les photographies d’époque, on sait que par exemple (mais elle n’est pas à l’image) la rotonde des vétérinaires existe depuis la fondation de cet espace – ceint ici par la rue, là par le quai (en contrebas passent les péniches, parfois, plus loin, au delà du pont, la navette va vers un improbable centre commercial à moitié en faillite). Le mieux c’est quand j’en sors (j’ai fini, j’en ai ma claque, je me tire le plus vite possible comme si le diable à mes trousses se tenait en riant, le sang, les os, les bêtes et les rats, toute cette ménagerie qui sied à ce lieu, les chiens, les écrevisses du canal qui se repaissaient d’un homme mort entre le flanc d’une péniche et le quai, dans les années quarante (le type qui m’a raconté cette affaire-là en avait d’autres, il pêchait là, au coin des deux canaux, un peu plus haut vers l’est – pour se retrouver à ce carrefour des canaux, il faut gravir une déclivité d’une bonne dizaine de mètres). Ce jour-là, il faisait encore quelque chose comme le jour, mais ça baissait, la lumière, il y avait au fond de l’air, dans son creux, quelque chose comme un froid dur et sec qui allait nous envahir, pas étonnant de voir les fumées monter des chauffages au fond de l’image, cet immeuble un peu nouveau, quelque chose de coloré – cette chose un peu ignoble préméditée par les architectes, ces temps-ci, des couleurs vives, éclatantes, parfois même allant jusqu’au fluorescent – on abrège en fluo, ça fait mieux – ça vous a un air de digitaline, ça se périme vite, suffisamment pour en inventer d’autres et faire passer ça dans les travaux d’embellissement, de renouvellement, des affaires faciles à monter dans le cadre de la politique de la ville, quelque chose qui exhale une odeur de pourri, cette odeur-là, même, qui devait prévaloir ici, il y a peut-être quatre vingts ans ; la charogne, le sang figé, les peaux qu’on tannera, les viscères et les tripes, le boudin probablement, toutes ces sortes de produits issus de ce cheptel, ça arrivait par camions, par trains entiers, et c’était entreposé de l’autre côté, avant d’être abattu, à coups de masse sur le crâne, quelque part je ne sais où). Au premier plan, ce sont des pavés réguliers qui se prêtent plus à la marche que les autres – sur la droite, devant l’entrée – qui eux prennent une sorte de plaisir lorsque sur eux se tordent les chevilles des bipèdes ou qu’ils passent là en vélo (il y en a deux ou trois à l’arrière-plan) ou à pied (deux types sécurité blouson orange fluo se tiennent sous l’auvent du bâtiment rouge intitulé folie par l’architecte du parc et se protègent sans doute du froid, mais sûrement pas de l’ennui) ; plein centre les superstructures du toit dit « en vague » et sur la gauche, une sorte de banc couvert de marbre dans les noirs, au milieu duquel on trouve des poubelles ferraille trouée et volume triangulaire, (signée d’un grand nom du design cette horreur de la famille de la publicité) fermées à cause des attentats, puis rouvertes depuis, depuis plus de vingt ans (c’était en quatre-vingt-quinze), puis une sorte de barre dont la forme imite la vague qui tient lieu de dossier sur lequel personne n’a l’idée de s’appuyer. Au deuxième (ou troisième) plan de l’image passe le tramway (c’est nouveau, ça vient de sortir, ça marche à l’électricité produite dans les cinquante-huit bientôt obsolètes réacteurs que compte cette jolie contrée, c’est dans les verts et les blancs, ça ne klaxonne pas mais un bruit de cloche s’épand devant l’objet lorsque sa voie est encombrée – cela se nomme un site propre, c’est recouvert de pelouse sauf aux intersections, verte comme l’écologie que se doit de suggérer ce mode de transport remis au goût du jour). Sur une affiche, la mention « Le rouge et le noir » une comédie musicale franc succès, et on se souvient de madame de Rénal caressant la tête de son Julien Sorel, c’est joli, ça doit être représenté au Palais des Sports (erreur d’appréciation, pardon). Quelques voitures, quelques lampadaires panneaux feux tricolores, arbres et piétons complètent le tableau.

La comédie musicale est un triomphe (c’est du moins ce qui est proclamé en haut de l’affiche, en blanc sur fond rouge), elle se poursuivra jusqu’à la fin du mois, dans un music-hall du centre (je crois bien, le Palace, vers la rue du faubourg Montmartre en face de chez Chartier – restaurant assez peu cher couru des touristes). On a écrit rouge en noir et noir en rouge histoire de ne pas se fier aux apparences. Dans le même état d’esprit (si on peut dire), on a inscrit « opéra rock » et à la main (façon de dire, une police du genre graphisme littéraire) inspiré du chef d’œuvre de Stendhal ( près de deux siècles plus tard, le vieil Henry doit sourire de la farce).

 

 

2.

C’est de trop loin, je sais bien. C’est dans les années soixante-dix, je mets une photo : le croisement de la précédente se trouve en haut de l’image à droite, bord cadre on aperçoit vaguement cette rotonde des vétérinaire, la tour de l’horloge au milieu de la place, des arbres , nombreux. Ca n’est pas de jeu, mais on s’en fout : deux ou trois ans après cette photo, plus une bête ne mourra ici (dans ces bâtiments d’ailleurs jamais aucune n’a péri : un vrai scandale…). Puis on détruira la moitié du cube qu’on voit rive droite. Il ne restera qu’un bâtiment en préfabriqué qui, fin des années soixante-dix, abritera la bibliothèque de l’institut des hautes études cinématographiques – où j’irai de nombreuses fois me documenter pour je ne sais plus bien, peut-être cette maitrise dont l’objet était l’œuvre de Sam Fuller que je rencontrerai à Paris deux ou trois ans plus tard (« ce mémoire, ça flatte mon égo » me dira-t-il fumant son cigare sur le pont Neuf en riant aux éclats). C’est trop loin, l’un de mes oncles (le frère de mon père, lequel était l’aîné des trois) vendait de la viande en Chine (je ne sais plus bien, mais je l’ai vu réapparaître lorsque, pour mon diplôme de sociologie, j’ai rédigé un mémoire sur les études réalisées sur la Villette – il avait témoigné, je crois me souvenir, lors de la fermeture de ces abattoirs ultra-modernes qui n’avaient jamais vu passer une seule bête ni couler la moindre goutte de sang, qu’il fut bovin, ovin, porcin ou caprin ; je ne sais pas si on sacrifiait là des chèvres mais est-ce que ça a de l’importance ? je ne suis pas sûr) (les chevaux quant à eux étaient occis à l’exact autre bout de la ville, non loin d’un parc aujourd’hui dénommé – et donc sans doute dédié à – Georges Brassens) . Je sais bien, ce n’est pas du jeu, ça n’a rien à voir avec la discipline, on s’en fout, certes, l’important c’est que cette petite ville dédiée durant plus d’un siècle à l’abattage des bestioles pour nourrir cette métropole, ce bout de ville tout à l’est, une cinquantaine d’hectares, là, ces lieux, ce territoire, cette portion où en son milieu et lentement coulent deux canaux qui doublent la Seine, ce coin, bordé de boulevards puis bientôt du périphérique, du tram, des voies de la gare de l’Est qui mènent Dieu savait bien où, dans les débuts des années quarante, cet Aubervilliers juste en deçà, en bas du cadre, a vu l’arrestation de mon grand-père venu manger là un couscous. Et depuis plus de vingt-cinq ans, qui est-ce qui, près de cent fois l’an, s’y colle ?

 

#4

 

Le nom a été anglicisé, disons, on a remplacé par un y le « ie » de la fin, ça a été le nom de la région, mais c’est passé de mode, on a changé, ça se situait dans une toute petite rue, trente à quarante mètres, avec la mode des centres villes piétonniers presque exclusivement, on n’y roule plus (pas de photo du robot ces jours-ci), elle se nomme Ernest Cauvin (politicien industriel) plus loin après le carrefour de la rue des Trois Cailloux, elle se dénomme Robert de Luzarches (mort en 1228, excuse-moi, architecte) et suivant cette rue, on laisse à droite le palais de justice (on y vit un jour des années soixante dix – mai soixante-seize – madame Simone Signoret – entre autres – lors du procès qui acquitta Pierre Goldman, le demi-frère à Djidji, assassiné sur cette petite place du treizième à Paris, de l’abbé Georges-Hénocques – quelques années plus tard – septembre soixante dix-neuf – : voilà près de dix ans que je n’y vivais plus, c’est en soixante douze que j’en suis parti) pour découvrir au fond la cathédrale, joyau et fierté de la ville. On en est là : sur la rue parallèle à celle des Trois Cailloux, celle des Jacobins, vivait face à cette rue Ernest Cauvin et recevait le dentiste d’alors, Vannier je crois, je ne sais plus. Juste à l’angle (ou presque), une teinturerie où ma mère faisait repriser ses bas, et le bâtiment qui abritait (il me semble) un vendeur de tissu, dont on découvre toujours le nom aujourd’hui (Matifat).

A main droite dans la rue, un bar où se réunissait la jeunesse disons dorée de l’endroit -blazer mocassins pompons chemise vichy – et nommé la Tassée. En face de cette officine, dans les tons rouges des briques essentiellement utilisées ici pour le bâtiment, une haute façade agrémentée de fausses colonnes de faux stucs abritait dans ces temps-là le cinéma nommé Le Picardy (on en trouve encore un avec ce nom à Péronne, il me semble bien – une ville de la Somme à une cinquantaine de kilomètres, à l’est). Là, très rarement, on sortait en famille, ce souvenir est là, c’est début soixante et un, il y avait un orchestre et un balcon, des fauteuils rouges, une scène probablement, mais pas un rideau, une sorte de très grande affiche où étaient regroupées de nombreuses publicités – une vingtaine, dans mon souvenir, peut-être plus – et on s’amusait à les lire, Duvauchelle ceci, auto école cela, salon de coiffure Invent’hair (j’invente, là), « Au bon gros toutou » vétérinaire et autres fadaises. Dans la salle on vendait des esquimaux chocolats glacés, il y avait peut-être bien un entr’acte, etaussi une ouvreuse, on entrait, on allait voir « La famille Fenouillard » ou « La belle américaine », ça allait commencer, il se peut que certains aient allumé une cigarette, la lumière décroissait tandis que les couples se serraient, ça allait commencer, le rideau publicitaire se levait-il pour découvrir l’écran blanc en se roulant sur lui-même, je ne sais plus, était-ce à renfort de bruits que remontait ce rideau de fer ? Pas de nouvelle mais au Noël suivant, l’entreprise où travaillait mon père organisait ici même (l’année suivante, ce serait au cirque d’hiver, un bâtiment en dur, à trois cent mètres au sud) l’arbre de Noël où elle distribuait généreusement (?) des cadeaux aux enfants des salariés de l’usine de pneumatiques qui venait d’ouvrir dans la zone industrielle, et qui, aujourd’hui, vient d’être liquidée.

 

#5 (escalier)

 

Tu me demandes de te parler de ce temps-là mais qu’est-ce que j’en sais, il y a cinquante ans de ça, tu te rends compte, cinquante ans, quatre fois ton âge, tu te rends compte seulement ? Non, de rien, tu ne te rends compte de rien, c’est ton âge qui veut ça, on fait comme si le temps n’existait pas, on court dans les rues, ou sur son vélo on fonce, puis ce sera la mobylette, caddy ça s’appelait, un peu en dessous de la bleue ou l’orange, celle qu’on convoitait, la japonaise avec le moteur collé à la roue arrière, pour avoir sa liberté, mais je ne sais plus exactement sans doute à cause des voisins et de faire comme eux, celui du 145 ou celui de la rue D., deux fils unique, ou alors les deux autres aussi je ne sais plus, sans doute les fils de l’agent immobilier qui vivait là, la maison si jumelle de celle de son frère

 

laquelle avait son jardin qui jouxtait le nôtre, et c’est sans doute par eux que j’ai demandé à faire du tennis, pour faire comme eux et, de ce fait, le devenir, le tennis tu sais ce que c’est, le mur, faire du mur du mur du mur (je pense au Mexique, je pense que ce pays reconnaissait encore la République espagnole dans les années quarante, même si l’ordure de Franco…), et donc ce mur là, ce mur-là, la balle, le geste, l’habitude à acquérir sans trop savoir pourquoi, ne pas réfléchir, le mur de briques, les briques de cette région, ce rouge, ce mur et la raquette, les balles leur petite couture, les boites où on en logeait quatre, ferraille, les chaussettes blanches la tenue la posture le filet la terre battue, et pourtant j’étais loin de cette classe-là, treize ans, le mur le mur le mur, le geste, le bois la balle qui fuse vers le haut du mur, va dans le jardin et la récupérer, aller la récupérer, faire le tour, entrer dans la maison, l’escalier de pierre que ma mère lavait à grande eau au début, puis qui pleurait devant les ravages des neiges et des congères, ce temps-là, pas cet escalier-là – il y en aurait à dire, tu sais -, passer par le petit salon vert, la cuisine, le jardin, descendre les quatre, puis les trois autres marches, chercher la balle, revenir, recommencer contre le mur, le mur, le mur le bois ou l’énervement de n’y pas arriver au geste pur, au rebond juste, la balle qui s’envole encore à nouveau, alors pour s’éviter toute ce voyage intérieur, escalader là, comme on le voit sous les troènes à présent si fourni, (alors ils ne l’étaient pas) (je te mets la photo, tiens, là les arbres dépassent, on voit trois ou quatre petites marches tout en bas près du mur fait de pavés et de ciment, les petites briques fichées là, mais alors c’était facile), j’y suis tu sais, il y a plus de cinquante ans, là, grimper grâce à ce mur qui n’est pas terminé, les briques qui font les marches, monter, sauter dans le jardin, puis la balle en poche, se laisser glisser du haut du mur, lâcher prise, tomber de quarante centimètres peut-être, voilà, la raquette et contre le mur, encore revers, coup droit, face commencer, servir, le geste, apprendre essayer, et contre ce mur, encore et encore et encore

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2 Comments

    Bien aimé (entre autres) la photo de l’affiche de la 4cv et le rouge des structures de La Villette…

  • @Dominique Hasselmann : Merci et content que ça te plaise. La photo de la 4 chevaux prise au séminaire d’André Gunthert…

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