Pendant le weekend

Eté atelier 2017

 

 

 

Episode 1 : 11 personnages (fois deux)

On contribue à l’atelier d’été de François Bon, qui prend pour objet le (ou les) personnage(s) (j’ai vu sur une des tables de la librairie du cinéma du canal le livre, chez le nouvel Attila, de Benoît Vincent Genove 20 euros qui a l’air magnifique) (déjà lu quelques bribes sur le blog tu me diras mais n’importe) (Gênes est déjà, en français, au pluriel) les choses viennent comme elles peuvent : une première fois, j’ai vaguement saisi l’idée des six étages d’un immeuble et ça a donné

1.

Ils ont trois fils qui vont à l’école confessionnelle dans la rue d’en face, elle travaille dans une agence de publicité des grands boulevards, il est technicien radio dans un laboratoire. Il joue au tiercé le dimanche matin, regarde le foot quand il y en a et ne fait rien pour la maison. Elle se tape tout le ménage, fait les courses, la cuisine, les lessives et les devoirs avec les enfants.

2.

Sur le même palier, ils sont quatre dont un fils, vingt deux ans, handicapé léger qui vient de décrocher son Cap surveillance sécurité. Le père fait le même travail, cent douze kilos, un mètre quatre vingt dix, ne rigole jamais et boit de la bière. La mère est aide-soignante, cent kilos un mètre quatre vingt, boit de la bière et chante des chansons tristes en créole.

3.

Ils viennent du Mali et il ne doit pas se savoir qu’ils vivent à sept dans un trois pièces. Ils sont là, le père a quarante trois ans, travaille ici ou là, boit ici ou là, fume et rit toute la journée, dur à la tâche quand il en trouve, magouille ou homme de main, peu importe si ça rapporte. Il n’est pas méchant, est même doux comme un agneau sauf quand il a fumé et trop bu où il devient un vrai chien enragé.

4.

Lui, quarante sept ans, est plombier jovial, à lunettes et casquette, elle est aide-maternelle, cinquante ans cheveux courts et robe à fleurs. Les enfants sont grands et sont partis vivre en banlieue, ils viennent parfois déjeuner le dimanche. Le gendre, trente ans, a fondé une entreprise de climatisation qui marche fort : il vient de s’acheter une audi marron glacé, neuve, l’autre fille, cadette de deux ans, a marié un gendarme crs chauve à présent, et s’ennuie au fin fond d’un trou perdu dans un appartement de fonction, sans encore d’enfant, mais c’est pour bientôt, elle a bon espoir.

5.

Elle est infirmière en psychiatrie depuis plus de trente ans, son mari est mort elle ne veut pas savoir où, probablement dans une rixe, en prison ou ailleurs, elle ne veut pas en entendre parler. Avec lui, elle a fait ces deux enfants, elle les déteste : l’un, trente ans, infirmier psychiatrique mais ailleurs Dieu merci, l’autre vingt neuf ans laborantine en surcharge pondérale comme on dit (c’est une garce, et elle est trop grosse, et ça, depuis qu’elle est née).

6.

Il porte des dreads dans un fichu de sa fabrication, adore le thé vert et joue des claviers dans un groupe d’électro-fusion qui commence à marcher. Trente six ans, un enfant et un autre qui arrive : sa femme commence à reconnaître les douleurs qu’elle a ressenties il y a près de trois ans avant la naissance de leur fille. La sueur au front, elle tente de contenir les cris qui vont lui venir sans doute d’ici une heure ou deux.

7.

C’est l’informatique qui le fait vivre, il ne fait que ça, à longueur de journée et de nuit, du code comme si sa vie en dépendait, à se fusiller les yeux, alors que son père, cinquante ans, manœuvre éboueur égoutier ou balayeur, regarde la télé en éclusant du cointreau mélangé à de la bière tout en mangeant des cacahuètes ou des chips, affalé dans le canapé du salon. Sa mère est partie depuis si longtemps qu’il ne la reconnaîtrait pas s’il la croisait dans la rue, ce qui ne risque pas d’arriver puisqu’il ne sort jamais ou presque. Il a dix sept ans et rêve de trouver le moyen de pirater le site d’un ministère ou d’une grosse boite pour se faire connaître et gagner des millions.

8.

Elle est née dans un camp du sud de la France, quand ses parents sont venus s’y réfugier à la fin de la guerre du Vietnam (on disait Indochine) et puis quarante trois ans plus tard, elle vit dans un trois pièces cinquième gauche avec sa fille, métis née de son premier amour, et le fils qu’elle a eu avec son mari, vietnamien lui aussi, qui tient le petit restaurant du bas de la rue. Elle lui donne un coup de main de temps à autre, mais il n’aime pas qu’elle vienne fourrer son nez dans ses affaires. A son fils qui vient de se faire tatouer une immonde rose rouge au creux du bras avec la bénédiction de son père, elle préfère sa fille, dix huit ans, parfois un peu triste, lycéenne en sciences économiques et sociales qui passe son bac dans quatre jours.

9.

Elle a quarante cinq ans et a fait trois enfants avec trois types différents mais ils s’aiment quand même et sont unis comme les doigts de la main. Elle vend des disques et des livres dans une boutique des grands boulevards qui ne marche pas si bien que ça, on parle de fermeture et de revente à un grand groupe depuis quelques semaines. Les enfants dans leurs chambres font leurs devoirs avec peu d’assiduité : l’aînée, une belle brunette de seize ans se fait les ongles, très appliquée, pendant que ses deux frères jouent à un jeu vidéo.

10.

Au cinquième droite, elle vit avec trois chats et deux enfants de la pension de réversion de son mari, militaire sous-officier mort en service commandé en Afghanistan. La fille, quinze ans, va au lycée, en seconde, et réussit tout ce qu’elle entreprend. L’aîné, trois ans de plus, fume et boit n’importe quoi, tout ce qu’il trouve du moment que ça brûle et tente de trouver une occupation, sans y parvenir jamais : la nuit, il lui arrive de rester prostré devant sa fenêtre qui donne sur la cour et de pleurer sans bouger.

11.

Ils sont seuls au dernier étage, c’est un couple de retraités, il a soixante neuf ans, elle en a soixante six, ils aiment la musique et la promenade. Lui court depuis qu’il a douze ans, plusieurs kilomètres par jour, et il en était de même du temps où il était assistant dans une boite de production de cinéma à Nogent. Elle n’aime pas la course à pied et prépare pour lui et leurs enfants, parfois, des recettes des îles comme ils les aiment.

 

 

Je ne sais plus ce qui ne m’a pas plu mais j’ai dû recommencer (au vrai, ce n’est pas ça : j’avais établi -fermement – la liste des personnages qu’il y avait à positionner et mettre en scène, trois phrases de description, une de position actuelle. J’avais dans l’idée cette histoire des treize ou cette autre magnifique description de Pierre Michon en son « Treize », je ne voulais pas de lieu ni de mots de paroles, (histoire sans paroles c’était le titre d’une émission de télé l’une des rares permises début soixante et un) c’est que les trucs, si tu les cherches, reviennent et cela devient une disposition, sans chercher, ils te reviennent, d’autres formes d’autres liens d’autres lieux aussi. Je n’ai pas tout mis non plus évidemment, mais je pose ça ici en attendant d’en faire plus, ou d’en constituer un corpus plus étendu (je ne vois pas pourquoi onze, sinon que c’est le quantième du jour de ma naissance).

 

 

 

1.

C’est étrange comme on le connaît mal, mais voilà, fumant des Gitanes, il aime rire mais se trouve toujours assez malade. Il commence comme gratte papier et finit comme chef des achats de la filiale France d’un trust automobile. Il roule dans une R16 bleu ciel, a le goût des livres, celui des œufs frits et des plats cuisinés qui lui sont formellement interdits.

Il repose près de sa mère – sa femme est à deux pas – et de ses frères, du côté de Montmartre.

2.

Ses airs préférés, ceux que chantent le Buena Vista Social Club (prononcer cloub, à la cubaine, svp), lui rappellent sa jeunesse lorsqu’elle dansait et chantait, juste après guerre sans souci du lendemain, avec l’amour du présent, des cigarettes américaines et des gin fizz. Le temps s’en est allé, ses enfants ont grandi, elle joue toujours au poker, boit un verre de whisky avec son frère au bar de l’Intercontinental, sur la terrasse intérieur, ou à l’annexe de l’Harry’s bar (malgré les maux de tête du lendemain).

Elle repose près de sa mère, vers Berlioz.

3.

C’est lorsqu’il croise le médecin-anesthésiste qui vient de participer à l’opération qui a sauvé la vie de son frère à l’hôpital américain, et qu’il lâche un « négro ! » méprisant qu’il a pris un gros pain dans la tronche, et ce n’est que justice. Depuis, il continue à haïr les quatre vingt dix neuf pour cent de l’humanité qui ne pensent pas comme lui. Il est enterré au cimetière de Meudon qui domine la vallée de la Seine. Bien installé.

4.

Elle a vécu toute sa vie, de quarante six à deux mille dix dans un hôtel, draps propres et ménage accompli vers onze heures. D’abord au Port Royal, ensuite au Montalembert, puis ailleurs encore et encore, mais jamais rive droite (quelle horreur). Elle finit ses jours plutôt heureuse, à ce qu’il me semble, rue de Rivoli, la pauvre.

5.

C’est en vendant des morceaux de ferrailles qu’il a fait fortune, un peu comme certains Tziganes. Mais lui, gadjo de la plus pure espèce (si on peut dire), s’acoquinait avec des chefs d’Etat, avait un carnet d’adresses envié et épais comme une bible, et disposait d’un appartement de deux cent cinquante mètres carrés sur le quai d’Orsay, près de l’église américaine (c’était une location). Deux faillites plus tard, puis deux fortunes refaites à nouveau un peu comme un bousier remonte toujours et encore sa boule vers le haut du terril, il s’est endormi tranquillement dans une chambre d’hôpital, une nuit, à Neuilly.

6.

Je ne l’ai connue qu’en Suisse, je ne sais pas exactement dans quelle circonstance, mais elle l’a épousé (deuxième noce) je n’ai pas assisté au mariage, et deux enfants leur sont nés, L. le garçon, et D. la petite fille. Si je les ai vus trois fois, c’est le bout du monde. Un soir d’août soixante-dix-sept, un énorme camion les a tous fauchés, dans la Jaguar je crois, du côté de Deauville et depuis, cette partie de la côte m’est un peu insupportable.

Ils sont avec lui, sous le pont bleu ces temps-ci, à Montmartre, comme tous ceux-là.

7.

Sait-on jamais ce que les gens sont, même ceux qui nous sont proches (elle m’appelait monsieur riche va comprendre ou alors non, pierre le grand comme le tsar, tu vois le topo), aurais-je jamais imaginé qu’elle mourrait d’un cancer, comme sa sœur, un peu avant la fin du siècle dernier, riche à millions, mangeant des pâtes à l’eau, elle n’aimait pas le beurre, elle n’aimait pas tant que ça l’huile d’olive (il n’y en a pas d’autre), et lorsqu’on a ouvert le petit coffre-fort qu’il y avait dans la chambre à coucher de son appartement (deux cent cinquante mètres carrés, via del Corso, au premier étage presqu’en face de l’hôtel Mozart), qui se trouvait derrière une lithogravure originale de Miro, il y avait un petit carton où elle avait écrit « de moi, vous n’aurez rien » de son écriture tremblante.

8.

Quand il allait à Venise, il ne descendait jamais qu’au Gritti, c’était ainsi. A New-York, à l’Algonquin, de la même manière que sa femme lorsqu’il sera mort et sous la terre italienne, du coté de Latina je crois, ne descendra jamais à Paris qu’au Plaza. La lutte sourde qui l’opposait à son beau-frère, il n’en fera jamais état, que dans ses mauvaises manières lorsque celui-ci viendra visiter sa propriété, un jour de juin soixante quatre : il faut sans doute dire que l’autre était ruiné et était venu lui taper quelques millions (et il les lui prêta).

9.

C’est l’autre partie,c’est une autre manière, une autre forme, quelque chose de la légitimité du monde, comme de la défense du droit – son père avait été bâtonnier, avant de disparaître dans les années quarante, en cette Pologne maudite – mais lui vendait des pantalons (le père des autres vendait bien du fil de fer) dans le Sentier, habitait le seizième, avait une maison de campagne dans l’Yonne ou quelque chose, roulait dans le dernier modèle Volvo. Blond, yeux bleus, drôle, le plus jeune et sans doute le plus aimé, peut-être, il jouait au gin rami avec son frère cadet, des parties intéressées sur un guéridon couvert de feutre vert.

Il est avec sa mère et ses deux frères, vers Berlioz.

10.

Il en est qu’on connaît mieux que d’autres : lui, non, je ne sais pas bien, courtier sans doute, quelque chose avec la Chine dans les années soixante, fortune sans doute, chance peut-être, divorcé fin cinquante et très mal vu de ce fait (l’époque, la famille, le qu’en dira-t-on, le rang et la société), on m’a appelé lorsqu’il est décédé, je ne sais plus, c’est trop loin, ne m’en demande pas trop non plus, je ne sais plus, et je vois juste ses lunettes, ses complets Prince de Galles croisés et ses chaussures à boucles. Lui aussi, là-bas.

11.

C’est sa première femme, la voilà ici cousine de l’une, et belle-soeur dans le même temps (elles ont épousé les deux frères, le troisième a épousé une L. que j’aimais bien), c’est avec elle qu’on s’est embarqué en juillet, le Mac Donnell Douglas, je crois ou quelque chose, le Super Constellation, oui, l’aéroport de Nice, l’arrivée à Orly, la nuit, un nouveau monde, nouvelle ville, nouvelle vie. Elle aussi jouait au poker, buvait assez sec, il me semble, riait aux éclats, et tu vois, je l’ai perdue de vue. Si elle est encore là, je ne sais.

 

 

On mettra peut-être des images, à mesure et au fur des réminiscences (la via del Corso, mais je vais mettre Orly quand même – finalement non, c’est tombé sur la mer du Nord) (année soixante, août, vers la quinze, sortie vers le Crotoy, la quatre cent trois bleu nuit, les galets, la mer gelée, mon père en maillot de bain, sa peau blanche et ses lunettes d’écaille, j’ai une image que je cherche avec le robot). 

 

Episode 2 : 3 paragraphes, 3 personnages.

Elle aime à descendre dans le métro sans le prendre à la station Rue de la Paix quand il faisait trop froid à son goût (c’était en automne, souvent, elle avait les cheveux presque mauves et portait un manteau d’astrakan et une toque du même métal, on aurait pu la prendre pour madame Nikita Kroutchev). Assise sur l’un de ces bancs de bois bordeaux, les mains croisées sur son sac noir, elle regarde passer le monde courir vaquer, ignorant d’elle, tandis que la maison blanche et bleue de la Marsa hante ses rêves.

Le poil roux taché de blanc, au cou un tissu dans les jaunes devenu écharpe par son élégance, sur la tête un chapeau de paille, debout son ukulélé aux bras, il chante doucement cette merveille que Jose Eduardo Agualusa a intitulée «  Milagrario Pessoal »(musique Ricardo Cruz). Du sac qu’il porte à l’épaule dépasse un mélodica vert clair au bec blanc et noir.

Ce n’est pas en métro qu’on doit rentrer du cimetière. Surtout quand on y a croisé ces gens toujours plus ridés, toujours plus voûtés, toujours plus aigris. Une voilette cache la petite mouche qu’elle s’est dessinée sur la joue, avant de partir, parce qu’il aimait cette façon, elle regarde les voies de chemin de fer au dessus desquelles passe la rame et serre dans sa main gantée la rose (« rose rouge, cœur ardent ») qu’elle n’a pas jetée dans la tombe.

 

 

 

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1 Comment

    étonnement au début : je ne reconnaissais pas, et puis sont venus les onze que j’avais déjà rencontrés (moi j’aime bien onze.. et puis treize, vous n’y pensez pas 🙂 !)
    et plaisir de découvrir avant sa parution tiers livre le triptyque

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