Pendant le weekend

Périphérie Marché de la poésie 1er juin 2017

 

 

C’est avec le collectif L’aiR Nu que j’ai eu l’honneur d’être (magnifiquement) reçu au Centre Wallonie-Bruxelles, ce jeudi 1er juin (2017) (merci encore pour l’accueil au CWB et merci aux Périphéries pour cette demande). J’ai, pour cette occasion, sur mon métier remis mon ouvrage (mon ouvroir sans doute) qui consiste à écrire un texte et à l’illustrer de quelques images puisées ici ou là (c’est un peu le principe de la série « Sur le bureau » que je vais reprendre incessamment) : ici, ce sera dans le dossier (ces mots, quelle plaie) intitulé « pendulaire » qui repose dans celui de l’aiR Nu; quelques images que je n’ai posées nulle part. Plus quelques autres que j’ai retrouvées dans les archives du mac brûlé (sauvegarde du 29 octobre 15 : la veille de l’incendie; il y a des choses incandescentes). Pendant que je lisais le texte, les images derrière moi défilaient au rythme de 5 secondes chacune. Je n’ai pas exactement fait le compte (je lisais on ne peut pas tout faire, comme on sait) mais il a du se passer trois tours. C’est le but recherché, plus ou moins : faire en sorte que l’attention des auditeurs se dissolvent dans les images, lesquelles ramènent au texte lequel parle des images (franchement, on fait juste ce qu’on peut). Les images illustrent, mais non le propos : ce qui fait que les mots disent des choses tandis que les images en disent d’autres : pour rendre compte de ce dispositif, je n’ai plus que le hasard. Donc : il s’agit d’un texte comptant 1808 mots; il y a 50 images; j’en dispose une tous les (plus ou moins, quand même) 36 (.16) mots.

C’est peut-être un peu long (on m’avait donné dix minutes, j’ai fait au mieux…).

Ce texte dédié aux multiples personnes qui nous ont aidé à réaliser « Une ville au loin » et qui nous ont aidé dans notre travail. Certaines sont citées ici, d’autres ne le sont pas mais elles y sont tout de même.  Avec notre gratitude. Et merci, surtout sans doute, à Titi d’être venu en personne…

 

Je suis venu vous parler de l’aiR Nu – R pour radio, Nu pour numérique – , qui est un collectif créé pour entre autres promouvoir la littérature contemporaine. Ce collectif, qui se compose de quatre membres

a donné lieu à la création d’une association dite loi de 1901 qui, à ce titre, dispose, disons, d’un président, Pierre Ménard et d’une trésorière, Caroline Diaz.

(ajouté le 5 juin 2017 : visite à Beaubourg de l’exposition de photographies (indigeste : trop de onde, trop de photos, trop de mots dont l’emploi jusqu’à la nausée de wtf vernaculaire) de Walker Evans, le contrechamp de la photo précédente

)

Plus les quatre membres, plus tous les associés

qui sont une bonne centaine, le tout constituant donc, une espèce de groupement. Le collectif est porté sur le son, sa création sa production et sa mise en ondes sur internet, sur le site l’airnu.net.

Pour ma part, à l’intérieur de ce collectif, je me suis chargé d’une rubrique intitulée “la petite fabrique du livre”, qui cherche plus précisément à élaborer et à retenir les conditions de réalisation

des métiers qui concourent à la réalisation de cet objet nommé livre. Dans ce but, je rencontre des personnes qui, dans leur métier, produisent ces livres : en réalité, tous les métiers m’intéressent et je fais

profession de les étudier même si, la plupart du temps, mon métier à moi est plutôt d’interroger les publics sur la réception qu’ils se font de présentations culturelles, et plus précisément encore, d’expositions.

Mon métier, sociologue, je le mets au service de ce que je considère comme une recherche, j’en ai élaboré la problématique (à gros traits : qui produit des livres comment et pourquoi ?), j’en constitue

tous les jours (ou presque) l’échantillon – j’ai interrogé un libraire, un auteur, une chef de fabrication ; j’interrogerai un (ou une) distributeur, un (ou une) diffuseur, un (ou une) imprimeur, puis d’autres encore à mesure

qu’ils (ou elles) se présenteront. Je procède par entretiens, assez longs, enregistrés, lesquels sont ensuite montés et diffusés sur le site, à intervalle régulier mais un peu aléatoire (le prochain sera posté dans quelques jours).

Mais dans l’aiR Nu, je ne suis pas que sociologue, disons, je fais partie de ce collectif et je participe aux réunions ainsi qu’à d’autres réalisations, car l’association doit fonctionner et pour ce faire

réaliser des objets numériques autres dont parleront les autres membres tout à l’heure, dans des cadres différents et notamment ce dont je voudrais parler, ce sont les résidences et en particulier l’une d’entre elles

qui permettent à l’aiR Nu d’exister et de rétribuer celles et ceux qui réalisent donc ces divers objets. La résidence s’est tenue d’octobre 2015 à avril 2016, dans une communauté de communes,

Moret Seine et Loing, située derrière la forêt de Fontainebleau quand on vient de Paris. Des ateliers, des déambulations, des cafés littéraires, des présentations des restitutions des billets de blogs, des textes des images des sons

des photos des films des collages des dessins (et des réunions) plus tard, nous avons réalisé un livre « Une ville au loin » auquel chacun a contribué, disponible en accès libre sur le site de l’aiR Nu.

C’est un objet (mais est-ce un livre ?) constitué de trois textes écrits par Anne Savelli, Joachim Séné et moi-même, et d’une trentaine d’images dues à Mathilde Roux. J’essaye d’en réaliser

une version papier, numérotée, une espèce de livre d’artiste comme on dit qui comportera une réalisation originale d’une œuvre de Mathilde Roux. Il s’agit un peu d’une affaire d’argent – mais les plans

sont élaborés, les papiers sont prêts il ne reste plus qu’à aboutir à un budget équilibré. Dans ce travail, j’ai pour ma part choisi de m’intéresser à ce qui se nomme les pendulaires,

d’un si joli nom sans doute ourdi par quelque société (de chemin de fer)  ou régie (autonome) ou encore syndicat (de transport), institutions souvent en mal de vocabulaire pour illustrer le (ou mieux les)

services qu’elle (ou qu’il) rend aux personnes qui en appellent à elle (ou lui). Les pendulaires donc, ce sont des personnes qui vont et viennent au cours de la même journée d’un point le matin

à un autre pour revenir au point de départ le soir : ils bossent en ville, le plus souvent. On les voit à certaines heures pâles du matin, de la nuit en hiver, six ou sept heures

qui se pressent déjà sur les quais des gares de banlieue, des gens comme vous et moi, femelles ou mâles, ils sont des millions ici même, au monde sans doute des milliards, ils vont

et viennent dans une ronde incessante aller de bon matin puis retour vers le soir, on peut les voir hagards parce que fatigués le soir mais parfumés et presque gais le matin, les gares en sont pleines,

ils font agissent, gagnent leur vie comme on aime à le dire, on les voit dans les voitures  des trains qui dorment ou qui rêvent, qui lisent ou discutent à voix plus ou moins basse, on les entend parfois

éructer, ronfler ou alors le samedi ou le dimanche ils pausent, restent se reposent encore dans leurs jardins leurs appartements, leurs pavillons ils sont là, font des courses remplissent des caddies ont des enfants qu’ils mènent

en semaine à l’école avant d’aller chercher un train, des gens un peu comme tout le monde. Et je crois profondément que c’est ce « comme tout le monde » qui se révèle important partout

ici, pour prendre la mesure de ce que nous sommes, ou de ce que nous devenons, ou sommes en passe de devenir. Et il me vient ici un exemple que je n’ai pas cessé d’interroger

parce que je n’y ai pas trouvé de réponse : pour tenter de mettre au point quelque chose (je ne savais quoi) lors de l’écriture de ce texte, durant cette résidence j’ai essayé de

joindre un de ces “pendulaires” : c’est mon métier, je peux m’adresser à à peu près n’importe qui, pour m’enquérir d’à peu près n’importe quoi, le matin cette démarche est juste

impossible, ou tout au moins l’a-t-elle été pour moi : j’ai essayé sur un quai, j’ai essayé à l’arrivée, j’ai essayé encore le soir dans le train en revenant, mais non

impossible. J’ai changé de tactique, demandé autour de moi, durant la résidence : cette notion de pendulaire, je la voyais exercée par un nombre important de mes contemporains, je n’avais guère de question à poser

mais je voulais résoudre tout de même cette pratique en demandant ce que peut en penser un des membres de ce groupe (la sociologie aime les groupes, les classements, les classes aussi les catégories les statistiques

les chiffres les comparaisons etc…) – un ou des membres bien que, alors, mon point de vue serait un peu changé, je voulais écrire une espèce de texte de fiction, de la littérature donc si on veut,

j’en passerais par les outils de la sociologie, pourquoi pas mais voilà bien quelque chose qu’il m’a été impossible de réaliser. J’ai pris le train plusieurs fois dans ce seul but – ce fut

peut-être une erreur – j’ai demandé à plusieurs personnes, par téléphone, le mari d’une bibliothécaire lui a indiqué qu’il en était d’accord mais je n’ai jamais réussi ça n’a jamais

marché, ça ne s’est pas fait. Il faut que cela s’arrête : le texte devait être écrit, je n’y arrivais pas, j’ai cessé d’essayer, j’ai fait le trajet moi-même,

j’ai élaboré j’ai écrit j’en ai eu fini. En tout cas, les conditions de production de ce texte avaient à être divulguées, je pense, et c’est ce que j’ai fait ici : j’avais

un texte à défendre sans doute, puisqu’il a bien fallu que j’en termine.

La défense du livre, ça n’a pas besoin d’être défendu, mais la défense du livre c’est aussi de savoir

à qui il s’adresse : si je m’occupe de qui le fait, le réalise, le produit, c’est aussi qu’il s’adresse à des êtres humains, plutôt des femmes disent les chiffres qui, très souvent,

ne disent que ce qu’on veut bien leur faire dire. Les chiffres sont, entre autres, une des spécialités de la sociologie, elle aime les pourcentages, les calculs (un ou deux chiffres après la virgule)

les cartes (factorielles) les tableaux les fréquence les ordres de grandeur les évaluations, comparatives ou non, les synthèses les résumés les approximations les premières analyses et les définitives : tout cela à base de chiffre (dans ce

qu’on nomme le quantitatif ; mais dans le qualitatif aussi – l’emploi de ces adjectifs substantivés est déjà un travers de la restitution, mais n’importe : on ne fait pas seulement de la sociologie).

Le chiffre, cependant et tout autant, c’est aussi le nom du code : heureusement en cette matière nous avons, à l’aiR Nu, Joachim qui veille au grain, heureusement, la technique qui est aussi un

de nos nerfs, est assez maîtrisée – quoi qu’on se souvienne des incartades ressenties lorsqu’un objet ne tourne pas rond, qu’on est obligé de travailler hors ligne parce qu’on ne dispose pas

d’un accès internet dans une résidence numérique c’est une espèce de comble, mais voilà rien, pas même cette technique-là, rien n’est parfait. On prend des images, on fait des photos, on les

traite, on les taille, on les ajuste au format, on les regroupe on les classe on les dispose on les propose et pof, la technique vous trahit : on continue, on glose, on lit on relit, on essaye

de combler le manque, tant pis, ici aussi, comme on voit, je fais derrière moi tourner des images, j’écris un texte, chacun de même, images illustrations décors mises en page ou sonores, on écoute on monte

on taille on écoute on réécoute et encore on entend ce petit grésillement, cette machine à café au fond du bar, on l’ôte on l’amoindrit on écoute encore on entend bien on monte

on donne à entendre, voilà, c’est fait, c’est fini, c’est diffusé, on a reçu, on a entendu ces quelques secondes (trente-six, tous les vendredis, c’est obligatoire ou presque, par exemple

par Anne Savelli) on a écouté quelques lignes de ce livre-là, de cet autre écrit par elle ou lui, on a évoqué des images, des objets, des personnes dont on s’est souvenues, là-bas

la peintre qui va chercher de l’argent au si mal nommé « distributeur automatique », Sabine la bibliothécaire de Montigny ou Valérie et Julia celles de Le Mée-sur-Seine, monsieur Mariage et son Hermès,

et les logeurs des Aigrain à Saint-Mammès, on évoque on passe on avance, on continue évidemment, ce sont des objets assez immatériels comme ceux qu’on a élaborés cet hiver pour l’exposition de Mathilde Roux

au Six Elzévir, la décollation du triste sire Guillotin, des choses qui font ce qu’on est, le périphérique, la distribution, les carrés du Grand Paris, ce qu’on veut,

ce qu’on veut dire et qu’on donne, ici ailleurs qui sait ce qu’il en sera, ce qu’il en deviendra, on réalise et on produit, on donne à écouter voir entendre et

on avance. Et donc, ça continue.

 

 

 

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2 Comments

    et nous tous les pendulaires (puisque le sommes tous plus ou moins du fait que vivons et sommes contraints plus ou moins à reprendre nos pas) er surtout ceux qui le sont pendant tant d’années de travail ne voulons pas penser à notre petit nous comme pendulaire partie insignifiante de ce que nous regardons

  • Le pendulaire, train (futuriste ou japonais ?) qui n’a pas encore été baptisé d’un nom marketingn comme la dernière trouvaille de la SNCF – qui devrait elle-même s’appeler autrement.

    Je repense au film « Le Puits et le pendule » d’Alexandre Astruc, mais je ne mets pas le lien, il y en a déjà tellement dans ton texte…

    En tout cas, bravo pour l’ensemble (ici) et aussi à tous ceux du collectif qui n’écrase pas les individualités (« insoumises » véritablement, par définition) ! 😉

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