Pendant le weekend

Atelier 18. 34 Est

 

banlieue est vue du jardin des enfants rouges

EST

tourner la tête à droite, puis le reste du corps, un quart de tour, en face de soi, le canal va vers les moulins qui n’en sont plus, il y avait là un pont levant pour transporter les locomotives, mais c’est de l’histoire ancienne, il y a à présent une promenade, des gens courent

des chiens jappent et des roues tournent, on s’habille de couleurs vives, on arpente les pavés, les mômes apprennent à faire du vélo, sur les pelouses, on a posé une couverture et la salade de pâtes à la mayonnaise, la bouteille de soda ou d’eau, les jeux un livre quelque chose, on attend dans l’air du soir, doux de l’été – il faut savoir aussi qu’il arrive que gèle le canal, au fond sur la droite, la ville de Pantin et son cimetière et sa route d’Allemagne, les voies de chemin de fer qui conduisaient les enfants raflés et leurs parents, les voies de chemin de fer et le cimetière parisien – là où on avait mis en terre une autre Jacqueline, la fille du bijoutier de la rue de Belleville, celle qui s’était mariée avec cet ami de faculté de maths avec qui on prenait des photos des pousseurs qui remontaient la Seine sur le quai Saint-Bernard du haut des immeubles aujourd’hui vétustes, ils s’étaient mariés ces deux-là et puis voilà que le crabe l’avait emportée, elle, cette petite femme charmante, amusante et rigolote, trente ans peut-être de ça, et passant devant les tombes gisant là je me souviens de m’être énervé levant le poing contre ce dieu qui enlevait des mères à des petits enfants, ils en avaient fait deux, il me semble je ne me souviens plus, les amitiés mortes existent aussi, elle s’en était allée et eux étaient là, il y avait là aussi bien la tombe de Jean-Pierre Grumbach dit Melville, et l’incendie de ses studios de la rue Jenner dans le treize, et le stetson et les lunettes noires

et le « qu’est-ce c’est, dégueulasse ? » de la jeune journaliste, Patricia

Pantin et sa rue et son canal, à l’est au loin si tu regardes bien, à l’est – il n’y a rien de nouveau, non, la deuxième passerelle et le Magic Mirror, et les poneys qui courent en rond, les gens qui courent droit devant eux, à bout de souffle, qui marchent qui s’arrêtent et bavardent un peu, doucement, si c’est l’hiver on se presse, la neige, la glace la nuit, le parc et ses étendues toutes de vert, les arbres qui bruissent un peu, le passage du temps et des oiseaux, qui crient et rient, on entend le lourd passage des autos sur le boulevard périphérique, on écoute le passage des avions, là-haut, il n’y a plus personne, il n’y a plus rien, les algécos de la bibliothèque n’existent plus – y a-t-il encore une bibliothèque à l’école de cinéma qui s’est installée dans les anciens studios Pathé de la rue Francoeur où on avait mixé le court-métrage en quatre vingt, la production l’argent les gens, le cinéma, tout partait de là – il me souvient que ma mère n’allait plus à l’école mais au cinéma quand elle avait quinze ans – avait-elle fait une seconde, je ne crois pas, mais il y avait chez elle cet amour du cinéma américain, ceux qui avaient libéré la ville en quarante trois elle avait dix sept ans, les chewing-gum et le chocolat, il y a quelque chose avec le cinéma mais ça ne s’est pas fait, non, ça ne s’est jamais fait – malgré les études, les réussites et les découpages plan à plan pour l’avant-scène, non, ça ne s’est jamais fait – on attendait une réussite et puis ce fut un château de cartes, un souffle et le feu s’est éteint, il reste toujours qui couve, on aime à voir les mouvements de caméras et les tailles de plan, et les paysages, il suffit d’un léger panoramique à quatre vingt dix degré, vers la droite pour découvrir sous la passerelle le canal et son eau sans but, vingt minutes, qu’est-ce que c’est ? on avance toujours, comme les pions des jeux d’échec – on jouait aux échecs avec cet ami, le mari de Jacqueline, on jouait au blitz, on jouait au billard aussi à Maubert, non loin d’où vivait la mère de Marc Augé mais c’est une autre affaire – cet ami vivait sur l’avenue Secrétan, on avait débarrassé l’école de photographie que tenait son père à Ivry ou à Issy c’est ailleurs, il y a cette empreinte-là, ces années-là – on ne parle pas de l’armée, Compiègne est au nord-est, par la gare du nord, ici c’est l’est – et les réseaux et les annuaires Chaix qu’on connaissait par coeur – c’était une autre affaire, une autre histoire, un autre travail… Ici, c’est l’est, le froid mais au beaux jours, il fait doux sur la passerelle

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