Pendant le weekend

Atelier d’été 18.40

 

consigne 40 :  limite 

trouver un endroit, même minuscule, qui symbolise exactement les confins de la ville – le faire exister comme s’il la contenait toute

puis au tout début de l’existence de ce statut professionnel un peu différent (même si le travail était semblable), il y eut de nombreuses heures à venir tous les jours, à prendre en main un des premiers portables d’une facture assez différente qui s’ouvrait comme une petite caisse, ou un teppaz, l’écran en était noir et les lettres oranges, on saisissait en ms.dos, on installait le tout avec rallonge qui entrait dans la banque d’accueil (comptoir, emporio, à l’intérieur duquel se tiennent deux ou trois salariés chargés de renseigner le public – une banque d’informations), la table et les deux chaises, ça avait la qualité de montrer aux intéressés que l’institution prenait garde à eux, ça se faisait simplement et tranquillement, l’enquêteur ne portait pas d’uniforme, les gens passaient ou refusaient, il y avait un robot qui s’appelait Félix (rusé le truc, manié par un servant qui parlait dans le micro caché dans sa main le faisant parler et le faisant agir par télécommande dans son autre main, dissimulée dans sa poche), et puis les journées étaient de six heures, et puis il fallait manger – limite de la demi-heure, réglementaire, demandée obtenue – vers treize trente, sur le quai de la Charente une petite officine, ici l’entrée pour franchir la limite, repas uniquement le midi, peu cher, anciennement travaillant pour les abattoirs un type chauve était en cuisine, la cinquantaine toujours en blanc toujours en sueur toujours en tablier, assez bien portant, je n’ai jamais su son nom, on avait droit à de la choucroute parfois – une tranche de jambon, une saucisse, deux tranches de saucisson à l’ail plus un morceau de lard, des pommes de terre et du choux – tout cela servi généreusement par une vieille femme, elle devait taper les soixante six ou sept, sympathique ne serait pas le qualificatif qui viendrait immédiatement à l’esprit, petite maigre cheveux gris mis en pli blouse à fleurs, mais finalement gentille avec les clients – je l’ai revue un jour, saluée, « il est mort subitement… le coeur…» m’a-t-elle annoncé parlant du cuisinier-patron – on lisait, on mangeait vite, rapidement le café, le paiement la fiche de remboursement, on s’en allait reprendre le taf, le canal lui suivait son chemin vers Saint-Denis à moins qu’il n’en revienne, quatre-vingt-huit, quelques midis par semaine mais fermé le week-end – j’ai toujours aimé ce type de repas, une sorte de cantine – il y en eut tellement de ces sortes de cantines, celle de Levallois en sous-sol sans lumière du jour, celle du quatrième au sixième

sous les combles dans l’immeuble qui fait le coin de la place des Arts et Métiers et de la rue Beaubourg, celle qui se trouvait à l’intérieur de la

mairie du dix-sept – le petit restaurant de Montreuil je ne sais plus, celui de Montgeron, celui de Crosnes, je ne sais plus, nombre d’entre eux qui marquent la limite du travail, on arrête viens on parle d’autre chose – de quoi ? parlons chanson si tu veux, Hurricane

ou Cowgirl in the sand

 

les Etats, le reste du monde, mais ici sur le quai qui remonte vers le pont, cet encorbellement de pierre blanches et l’avenue à croiser – l’immeuble

en pointe de l’hôtel, les petites chambres des étudiants en musique du conservatoire de l’autre côté, les appartements paysagers – celui du dentiste un peu cinglé – il s’agissait de gagner sa vie tandis que l’écriture, le cinéma, la musique n’avaient pas cette aptitude les arts et la comédie, non plus bien que, de temps à autre il y eut quelques apparitions dans le studio des Buttes Chaumont – rue des Alouettes

– on a détruit tout ça, la société française de production s’est sans doute transportée du côté de Brie-sur-Marne privatisée en deux-mille-un, de nos jours appartenant à un groupe dont on tait le nom par charité – on se demande cependant ce que la fille du pédégé a bien pu faire du parc d’autos électriques (quatre mille quand même) dont la firme qu’elle dirige est propriétaire – on aime parler par énigme – on aime aussi les sens du mot parc – ici il n’y a plus grand-chose que des immeubles d’habitations – un peu comme aux alentours de ce parc paysager, cette île de verdure et de calme minéral tout autour se pressent les immeubles, on a construit des rues Edgar Varèse, Germaine Taillefer, Joseph Kosma – tu suis le registre ? – on trouve aussi allées passages nommées Villas – pompeux ? allons donc – l’une sonatine, l’autre toccata, une troisième boléro et une cantate – enfin le kit – comme il y a des lotissements aux noms de fleurs, de fruits et de roses – on aime le bucolique, on ne déteste pas la culture et ici, c’est la musique – une villa du rock’n’roll ? un passage Clash ? une impasse punk ? – on repassera les plats, t’inquiète, les abords les alentours, le voisinage, le calme du temps présent, un léger vernis épistémique (il en faut sans doute, je ne sais pas je ne sais plus) : pour tout dire, ça n’existait pas encore, ça s’est développé comme une espèce de mauvaise herbe (pas moi qu’on rumine, pas moi qu’on met en gerbe), domestiquée cependant, nouvellement acquis des avantages fiscaux acheter dans le neuf etc.

addenda spécial pendantleweekend : 1. la limite basse : le sous-terrain passant sous la porte d’Aubervilliers, les embouteillages les autobus le tramway les trains le bazar

2. de nos jours (en février 2018) l’enquêteur sur le terrain ((c)Vincenzo Altieri)

 

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1 Comment

    l’ajout par sa brutalité plus marquée semble, à tort, plus dans le réel des confins… mais tout à fait à tort, juste la facette la plus platement évidente

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