Pendant le weekend

Atelier d’été 18.37

consigne 37 : enfilades : à partir de Blaise Cendrars, traversée continue de la ville par les intérieurs

 

 

sans doute faut-il comme d’une gale se garder du panégyrique, tenter de rester en dehors de cette affriolante énonciation des lieux de la réalité de la culture cultivée, bourgeoise, réparatrice – il y avait une critique tout à l’heure à l’emporte-pièce, d’un film coréen réalisé pour attraper au passage quelque récompense décernée dans ce monde-ci, tant est vrai – pourtant – que le cinéma est une espèce d’ectoplasme occidental du capitalisme – il suffit de voir qui y travaille – il n’y a que ceux qui travaillent qui travaillent – c’est une maxime du milieu – on change de personnel comme on change les pneus d’une auto – ou alors de consulter les conditions générales de vente, les corporations et leurs règlements, les rétributions et les salaires minimums de la branche – je ne trouve plus le mot, je ne trouve plus mes mots – ça n’a pas d’importance (les conventions collectives, voilà) il y a des écoles, il y a des enseignants, il y a des élèves – il y a des productions et des producteurs, des banques et des assurances, des agences de distribution, des agents et des utilités des silhouettes et des rôles, un vocabulaire adorable en anglais casting stars cut off et autres blow up downtown et toutes ces sortes de choses qu’on agonit – wtf – il vaut mieux se séparer tout de suite de ces mots difficiles : générique c’est joli – il y a des gens qui adorent ce média, cet art, cette industrie – l’ami Giovani raconte que son père adorait Doris Day

tandis que pour sa mère, c’était Gérard Philipe – la mienne en pinçait pour Errol Flyn, et les stars de mon père si star il y avait – était-il fan ? – je n’en ai pas souvenir – chez les hommes Gian-Maria Volonte chez les femmes Ava Gardner ou Anna Magnani qui peut savoir ? – le cinéma, les Etats-Unis et la fin de la guerre, le premier poste d’exportation des objets de l’oncle Sam – la signature de l’armistice dans le forêt de Compiègne, dans un wagon comme par hasard – c’est quelque chose qui stagne, qui a eu lieu et dont on se souvient, le « j’offre mon corps à la France » de l’ordure sénile (né en cinquante-six, maréchal nous voilà : quatre vingt quatre aux pelottes à Vichy dans son hôtel des Bains) qui allait promulguer ce qu’il fallait pour devancer les ordonnances de l’immonde, mais j’oublie – le cinéma : à l’été on en donne ici sur cette prairie – c’est une prairie, les bêtes y broutent, comme on sait – triangle – il y avait dans le temps et à l’intérieur de l’ex-abattoir, un lieu – il en est des dizaines, il doit y avoir dans ce petit intérieur plusieurs centaines de milliers de mètres-carrés – il faudrait compter et se garder de régler des comptes – un lieu qui existe toujours, on l’a transformé mais il y avait deux salles, quatre vingt cent vingt sièges places (fauteuil serait un bien grand mot) – et un jour, ou plusieurs un certain nombre de semaines, je crois bien peut-être six ou sept, on donnait (c’est le mot, accès gratuit, ça se faisait et puis les choses changent et les conditions sociales d’élection et d’attribution des rôles et des places ont évolué – comme on sait) une rétrospective de Joris Ivens (ici avec Marguerite) ((c) Gérad Fouet AFP)

on en entend parler en cours de cinéma, puisque c’est un de ces types (il y a pas mal de femmes aussi comme Alice Guy ou d’autres) qui a inventé le cinéma (celui qu’on aime mais qui n’existe plus guère ou alors tellement rare) une centaine de films (né en quatre vingt dix-huit) quelque chose avec ses films muets faits avec Henri Storck (qu’on verra en michton chez Jeanne Dielmann en son appartement du quai du Commerce – Delphyne Seyrig et Alain Resnais

), il y avait dans la salle assez souvent une femme, dans les quatre-vingt ans, petites cheveux bouclés blancs et courts, on aurait dit un dessin de celui qui dessinait Tintin, petite le mètre soixante, canne, sourire, interrogée avant la séance, avant une des douze ou quinze séances (si les textes produits pour ou grâce ou par ce travail sont jamais édités pendant le week-end, celui-là en sera et s’il n’y en a qu’un, ce sera lui) c’était une marcheuse aussi (un peu comme l’architecte du cinéma en plein-air) elle venait à pied d’Aubervilliers où elle habitait, elle venait là parce que c’était sur le chemin, son chemin pour aller en ville, son chemin à elle qui longeait le canal, elle se nommait Jeanne, je la voyait venir consulter ses revues, elle souriait, sans doute avait-elle raconté des choses, d’autres je ne me souviens plus mais d’elle, Jeanne m’a-t-on dit un jour qu’elle se nommait, fin du siècle dernier ou début du suivant, sans autre forme de procès que le désir de savoir qui vient voir ce genre de film et ce qu’en pense ses spectateurs, juste pour cette curiosité (il n’a pas été question de faire financer ce travail, mais aujourd’hui en ai-je vraiment quelque chose à faire ?) ces gens, au bout du couloir, il y avait aussi mais de l’autre côté du canal la nuit de la place d’Alexandre, à Berlin, une nuit entière d’un feuilleton télévision, j’y ai rencontré le plumeau des barbOtages d’ailleurs, le matin il faisait froid on était un peu étonné de se retrouver là, neuf heures un dimanche un café, il y avait au cinéma et en ville quelque chose de l’intégrité de la loyauté de la vision du monde quelque chose de beau, il y avait ça, ce qu’on cherche toujours, il y avait une espèce de brouillard, c’était sur le côté, juste là, l’infirmerie, là, la gare a fait place à un parking et maintenant à cette salle de spectacle où hier soir on donnait (quarante cinq euros la place quand même) un concert de Brad Mehldau (mais il faut que tout le monde vive, comme disait mon comptable) (enfin « mon » c’est une manière de marquer que je lui payais des honoraires, de l’ordre de quatre vingt dix euros l’heure – soit deux places – je ne suis pas sûr que l’homme avait raison, mais il avait au moins les siennes) ici alors que j’avais abandonné tout espoir et désir de faire du cinéma, ici même en attendant

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1 Comment

    un choix original comme réponse (que la photo de Joris Ivens et Marrceline Loridan est belle !)

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