Pendant le weekend

Journal de l’Air Nu (#3, 4 et 5) – pour mémoire

 

Le journal de l’Air Nu* publié en son temps sur le site du collectif(où on peut lire les contributions des Airnuziens Anne Savelli (alias à peu près Dita Kepler) (mais c’est moi donc), écouter les épisodes dus à Thierry Beinstingel (dit Titi, avec autodafés et emprisonnement à l’appui), lire celles de Joachim Séné (avec Vénus se profile l’ISS) et Guy Bennett (et suivre ses liens), enfin tout un programme – n’hésitez plus, rien ne vous en empêche : c’est là

 

*trois jours d’un coup – ce n’est pas qu’on recule, jte dirais – un certain nombre de personnes atteintes dans l’entourage en ont réchappé, et l’ambiance est toujours aussi salingue – une lettre d’une enseignante, sur un blog de médiapart et un point de vue qu’on partage en tous points – on la publiera peut-être ici si le cœur en dit – aujourd’hui, comme après tous les mercredis, c’est le retour du jeudi – fuck off cette saloperie (on mettra ce qu’on voudra sous cette appellation – qui, comme un gant pourtant, va au tenant du ministère de l’éducation nationale – à votre bon cœur msieurs dames) (c’est au delà de la colère, si tu veux mon avis)

 

 

 

3. jeudi 19 mars 2020 (jour de marché)

midi au soleil – l’herbe est fraîche, les arbres vivent – au ciel les oiseaux – les aéroplanes sont moins nombreux, on pensait au volcan, voilà dix ans, qui s’était tout à coup réveillé : la Terre avait-elle grondé alors ? Devant nous se tient l’avenir : on ne distingue pas bien son nom ; non plus son apparence – il y a dans le monde, dans ce monde-ci, des gens qui s’arment pour se défendre – contre ceux qui veulent les attaquer, les blesser, les déposséder – il y a dans le monde de nombreuses façons d’honorer les dieux – beaucoup n’y croient pas – il y a des simulacres, des sortilèges : les dire les fait exister – je suis né d’un continent où la superstition fait loi – sur le bord de la poche poitrine de sa veste, mon père portait par ironie un poisson – lequel combat (comme on sait) le mauvais œil – il y a des choses que nous ne maîtrisons pas – je pensais à une espèce de répétition générale : nous ne manquons de rien, nous avons notre énergie électrique – qu’adviendrait-il à ce monde si on l’en privait ? alerte sanitaire dit la radio – guerre dit un autre – aurons-nous des nouvelles ? celle qui m’a atteint parlait de la « ruée des étazuniens chez les armuriers » – les trois substantifs sont à mettre entre guillemets sujets à forte caution – lire plutôt ? Ou écrire ? La force de l’écriture ou du destin – il y a dans le monde où je suis né quelque chose qui indique ce destin – j’ai tant aimé cette musique – celle du monde, sans doute – nous sommes à la merci d’un coup du sort – est-ce le sort qui a ainsi fait apparaître au loin, comme une nuée, ces milliers de milliers de milliers d’organismes, d’êtres plus ou moins vivants, plus ou moins mortels ? nous comptons, nous avons des comptes et nous les faisons, parfois nous les réglons et dans les jardins les enfants crient – dans les rues de Bologne, les gens chantent – nous avions tant aimé l’Italie, les Abruzzes de cet été – le Gargano des étés d’avant – n’applaudissions-nous pas les policiers du temps des attentats de 2015 ? blessés, tués, niés, oubliés…

au fond, presque invisible, le Gran Sasso

on en aurait fini en mai me disait un ami non un cousin – un ami – : non, dire non, m’écrire plutôt – nous avions encore le téléphone, l’internet, le chauffage, le gaz pour cuisiner, le toit pour nous abriter, les légumes pour nous nourrir, il y avait une certitude, le monde reviendrait à la normale – des gélules pour faire tomber la fièvre – des A2D imprimées remplies renseignées signées datées paraphées : le code devait être respecté – au marché les commerçants indiquaient manquer de poissons, ils ne sortent plus, comment voulez-vous, le dentiste disait qu’il recevait, oui, prendre rendez-vous par téléphone oui, il y avait deux ou trois personnes en dehors des pharmacies qui attendaient que les choses avancent – si au moins disait l’un si au moins ça pouvait les faire réfléchir… – nous en étions là au bout de deux jours on entendait les voix de ceux qui se savaient atteints, qui en avaient réchappé – des milliers et des milliers d’habitants terriens, on martelait ces mots dans le poste (le marteau pour faire entrer le burin à force dans les crânes) (on s’angoisse) – des chiffres d’Italie et d’Espagne et d’Allemagne – on frappait sur les millions on frappait sur les milliards – débloqués, cuisinés, frits, le soleil brillait encore, sur les routes passaient les camions de ramassage du lait – les éboueurs vidaient les poubelles la nuit sous des projecteurs puissants – mercredi sac jaune – j’avais acheté le journal, des rubriques m’avaient attiré, le cours du veau, celui du maïs ou du tourteau de colza (cours du jour : 242 euros la tonne) – les courses de chevaux, non c’était annulé – les jeux Olympiques se joueraient-ils ? on attendait de savoir si le tournoi sur terre rouge et battue du grand schlem serait reporté à septembre, on le savait, il était sain et sauf –

il y a là un homme quatre vingt quatorze ans, qui vit seul depuis que sa femme est décédée – trente deux mois peut-être – mais qu’advient-il de celles (surtout) et ceux qui ne disposent pas d’internet, ni de l’usage du téléphone (je me souviens de cette dame en Ehpad qui ne savait plus se servir de son appareil – sa belle-sœur) qu’en est-il de leur isolement à eux ? On voit les gendarmes sur la route, qui contrôlent l’identité, l’a2d cette espèce d’ausweis comme disait l’ami Chasse-Clou, qui dressent sans doute procès verbaux-amendes en constatant des infractions : ils sont devant chez cet homme, à deux pas, et puis rien ?

 

4. Vendredi 20 mars 2020 (Passé présent)

on avait pris la route – et c’était la nuit noire – il n’y avait personne sur la Terre, il y avait des voitures sur les routes – les cartes de paiement, les billets de banques, les reçus les factures les bons de commande les lieux communs les passages obligés les présupposés – on avait mis trois chemises et deux pull-over dans la valise – les enfants, on les avait laissés dans l’appartement – la nuit avait été difficile, on avait cru perdre la raison : des deux alternatives, aucune ne convenait : on ne pouvait pas partir, on ne pouvait pas rester – on verrait – il restait quarante litres d’essence – on verrait on s’approvisionnerait certainement il n’y avait rien de spécial : avait-on oublié les actes les points la retraite les vacances les ordonnances – la santé et ses ordonnances – l’état d’urgence, à la chambre sans doute étaient-ils vingt – ce n’était pas l’exode

il y avait un enquêteur qui jouait aux courses – un jeune type : nous étions tous de jeunes types – même les filles étaient des jeunes types – nous n’avions guère de dépit à travailler, il fallait manger – ça se passait à Saint-Denis, une cité que du métro on joignait en marchant, le bureau était un deux-pièces en rez-de-chaussée, des immeubles de pierres banches années soixante, les gens qui venaient avec leurs déclarations d’impôt, nous leur calculions les aides auxquelles ils auraient droit – parfois le repas du vingt-quatre décembre se déroulait au resto U Mabillon – il n’y avait là rien de spécialement scandaleux, il y avait toujours ces mêmes plateaux à encoches, une petite pour le dessert, une moyenne pour le plat une autre pour la sauce, ça pouvait déborder ici pour là – je ne me souviens plus de son nom mais il portait des bottes pointues qu’on nommait santiagues – il y avait deux écoles (au moins) d’autres préféraient les camarguaises – peau retournée portée par des cow-boys du genre de Johnny Hallyday, cette production « d’où viens-tu Johnny ? » – devait porter des santiagues au guidon de sa moto – je me retourne vers le passé, les débuts dans la vie, dans la ville, il fait doux froid parfois tellement froid – le feu qui prend au minuscule chauffage – la pièce de neuf mètres carrés – rue de Lille – le tordu du cigare – l’origine du monde – la monstrueuse épidémie juste avant les années vingt, espagnole – quelque chose qui viendrait d’ailleurs, toujours et partout – animaux, êtres vivants, humanité, des gens des volatiles des insectes –

 

5. samedi 21 mars 2020 (à l’agenda) (26 mars)
on examine sa toux, on recherche les prémisses – on se téléphone, on attend une réponse – il fait doux, le ciel est gris – l’agenda (cette chose si futile, inutile, hors de propos) indique Austerlitz 8h29 Toulouse et si on regarde dimanche 14h41 – remis – date ultérieure – entendre le journal du poste : les voix, les rires les sous-entendus – couper le son – dans la bibliothèque restaient des livres d’avant l’incendie, portés là un jour de début seize – quatre ans de ça – une éternité ? – nettoyés eau savon sopalin séchage soleil (normalement on documente mais là, non) – l’un d’entre eux, « la Commune de 1871 » d’un certain C. Talès, publié chez Spartacus René Lefeuvre Paris – distribué par la librairie La Vieille Taupe 1 rue des Fossés-Saint-Jacques Paris (5°) – d’où vient-il je ne sais – Annexe : Préface de Léon Trotsky (de 1921) – publié dans les années 70, trouvé sans doute en brocante ? je ne sais – le 18 mars 1871 les canons de Montmartre, Belleville et Buttes Chaumont – lire en allant – les mémoires de Raymond Aron trouvé ici – faire du ménage, faire du jardinage, marcher dans le champ regarder les primevères – printemps – au travail

sur la planche on avait quelque chose de Modiano et ses hôtels – quelque chose des jeux vidéos – tout prend la même place, est-ce erreur de jugement ? aujourd’hui nous sommes vendredi et le temps passe (et court, doucement, lentement, dans mon cœur si lourd…) – quatorze jours d’incubation rend la vérité des choses à mardi en huit : la vérité des choses ? – on apprend en allant : j’irai voir un jour, de l’autre côté du jardin – dans la rue marchent les gens vers la boulangerie : on achète du pain, on s’est mis un bonnet sur la tête – dans le poste retentit le « scandale des masques » – l’inanité de toutes choses : se protéger d’une écharpe, d’un tissu, se protéger – quelle heure est-il ? Il semble que toutes les heures soient les mêmes, que tous les jours soient semblables, on regarde dehors : on pense aux prisons; on pense aux asiles; on pense aux aliénés et aux vieillards, reclus (cette façon de traiter les vieilles gens, à deux mille ou trois mille euros le mois a quelque chose de tellement contemporain) – on pense aux sans domicile fixe et aux milliers et milliers de logements vides – on pense aux maraudes – la fuite à Versailles de ce président du conseil : on attend la fuite aux Moustiques ? Que pensent les pédégé des gafam et que font-ils de leurs jours ? Il fait gris, on ne sait pas – jardinage, fuite du temps, espace confiné ciel et nuage vent d’est – sur la planche se trouvent les horaires du bac qui d’Oropos mène à Erétria

il faut tenir le compte des jours – le 19 mars 1871 était un dimanche, il faisait un beau soleil dans les rues de Paris et la Commune n’avait pas encore de prise sur le cours des jours, mais presque – cette année, le virus (et son palindrome) sont de sortie, Vendredi « bientôt le week-end » disaient les salariés – à cette heure-ci, en d’autres jours – au nord-ouest de la ville d’alors s’étendait la zone industrielle, mon père y allait en auto – la 403 bleu nuit ; la 404 break grise ; la fiat millecinquecento bleu ciel – une usine de pneumatiques qui a fermé ces dernières années : le trente et un juillet 1969, dans l’espace fumoir – quatre mètres carrés à l’intérieur de l’usine, entourés de barrières alternativement peinte de vert kaki et de jaune – à la fin la R16 bleu clair – les prolos riaient, étendaient leurs jambes, s’annonçaient leurs destinations, quatre semaines congés payés – j’en étais, mais ne fumais pas – ils fumaient et riaient – je ne riais pas non plus – souvent payés à la pièce – cette usine, ces ouvriers, ces rires et ces cigarettes – une pause de cinq minutes par heure, je ne fumais pas alors – je ne fume plus depuis – vendredi ciel gris – ce 31 juillet-là j’en étais à la moitié – on ne sait rien, on nous assène des chiffres qui ne veulent rien dire, un pic ici, une protection là, comment avoir jamais confiance en ce qu’ils disent – celui de l’éducation nationale, celle du travail ? mais non, mais non – tenir et lire, voir s’évanouir l’angoisse, éteindre la radio, essayer la musique – tout a changé je n’ai plus de juke box, tout à changer et notamment le rythme de la croissance : va-t-on finir par comprendre qu’à ce rythme c’en aurait été fini ? ou bien non

Share

Laisser un commentaire