Pendant le weekend

atelier d’été 14

 

 

Il vaudrait mieux ne pas commencer par « je », ici ça n’existe pas. Enfreindre la loi, renoncer à l’abri qu’elle procure : tout a toujours déjà été écrit, tout est toujours déjà exécuté, tout est accompli. Personne pas même les arbres, les chiens ou les cailloux, personne n’est apaisé. Il faut bien qu’il y ait quelqu’un (quelqu’un?) qui parle pourtant. C’est tombé sur moi. Qui dise et raconte. « Il faut » ? Tes questions, tu peux bien te les carrer où je pense – je pense maintenant ? enfin, je pense… De là à tomber dans la vulgarité : il faut bien que je parle quelque chose que tu comprennes. Tu ne comprends rien, non, tu vis seulement. La belle affaire. Pour moi ça a été une délivrance, que tu le veuilles ou non, que tu y croies ou pas : quoi que tu aies pu faire, ça a été une délivrance. Délivré, le poids est ôté de mes reins, mon dos, mes os qui s’effritent et ma peau couverte de plaques en décomposition. Décomposition ne veut rien dire : on n’a pas à parler, on ne doit en aucun cas en informer les vivants, ils doivent rester dans le doute, et penser à leur satanée condition avec la peur au ventre. Il y a eu premièrement l’envie de faire parler un enfant (ah oui, tu te souviens avec cette mémoire idiote et cinématographique de madame Rosa que décrivait avec ses petits mots ce petit Momo, dans la cave elle aussi reposait et lui, il s’était endormi à ses côtés et ça se passait rue de Tourtille (c’est dans le VINGT) (et pourquoi ces majuscules?) (le prix Goncourt mille neuf cent soixante quinze a été attribué à monsieur Émile Ajar pour son roman intitulé « La vie devant soi » ah Simone…) et parfois dans cette rue quand tu y passes, tu te souviens de cette maison, c’était celle-là même, tu ne peux pas t’en empêcher, hein  tes parenthèses, ça : je t’écris de là-bas si tu préfères, je t’écris sans en avoir aucunement ni l’envie ni le droit ni le désir et toi, tu passes, tu marches tu passes et tu marches, allez vas ce n’est même pas du mépris mon pauvre ami). Un enfant à naître peut-être, qu’on aurait découvert dans le corps de cette rousse, là. Lorsque ce genre de créature meurt (on dit : elle est délivrée), ses cheveux continuent de pousser. Comme ses ongles. Ça doit rayer la terre. Ça doit avoir une conscience encore : hier soir, Antigone avait été condamnée à être emmurée vivante. T’en souvient-il de ce que tous, qui que nous soyons de l’espèce, tous, cette chose (est-ce bien une chose?) que nous avons nommée humanité, toutes les parties de cette chose, toutes sont nées d’un ventre de femme ? J’y étais aussi. Était-ce abri ou point de départ, sentiments ou température idéale, bruits feutrés à peine ressentis, il y avait de la musique pourtant. Il y avait ces mots « oh life is bigger, bigger than you » c’était en anglais, ça jouait « that’s me in the corner, that’s me in the spotlight ». Ça tournait en boucle, c’était là, « losing my religion » – rien ne t’horripile plus que ces mots que tu ne comprends pas, hein ? Ben oui, ça ne s’adresse qu’à ceux qui peuvent les comprendre (sans même parler de celles) – oh la vie est plus grande, plus grande que toi ; c’est moi dans le coin, c’est moi dans la lumière ; perdant ma religion : ça va mieux comme ça ? c’est faux, perdant le nord ce serait peut-être mieux, « perdu dans la traduction » les guillemets veulent indiquer qu’il s’agit d’une citation (encore cette mémoire et ces souvenirs – la fille à Coppola) – quel était donc celui-là qui avait envoyé ses mémoires d’outre-tombe, lui ou rien je me souviens – je me souviens de tout, il était encore bien vivant quand il les a produites mais est-ce qu’il les écrivait ou est-ce qu’il les dictait, une petite main prenait en note ses paroles, puis elle les retranscrivait au propre (j’aime ces expressions toutes faites) et lui les relisait les corrigeait, tu marchais dans les rues et il y avait au mur cette plaque qui disait ici Henri Beyle dit Stendhal a écrit Le Rouge… : je me souviens, je ne cesse pas de m’identifier à toi (qui parle?) (encore ces parenthèses?) (et encore ces questions?) – deuxièmement : mais je ne suis plus un enfant, je ne suis même plus rien, je ne dois rien te dire bien que tu sois l’auteur de mes jours (j’adore, je n’ai ni existence ni jours, mais je suis là et je te parle) (fais quand même attention à ne pas tomber : il y a là un garde-fou, heureusement) (on peut toujours s’en tirer par l’humour hein) (fais quand même attention : je (ne) suis (que) la mémoire de ce personnage) (lequel, laquelle, j’aurais aimé et préféré celle de Norma, tu vois, mais non, elle est là pourtant, elle regarde le truc dévasté : si elle savait la joie, la pure joie que c’est d’être enfin dans cet état – ma mémoire à moi s’est délitée, j’ai préféré oublier : je me suis souvenu de cette rousse, là, je me suis souvenu que je portais des gants fins et noirs, ajustés – après c’en a été fini, tout s’en est allé : la joie vient de l’oubli, la joie d’être ici n’en est une pour moi que parce que, de l’autre côté, j’avais instauré l’enfer suivi ce qu’on m’avait ordonné de faire peut-être bien mais se trouver du bon côté et sévir il y avait là jouissance – et je suis resté là avec ces trous de mémoire par quatre fois enfoncés et ressortis par l’arrière du crâne – c’en a été fini, j’erre sans temps sans espace – uniquement sur ce bout de papier (ce n’est même pas du papier) j’erre et je n’existe plus, la terre a été délivrée de ma présence, j’ai bon espoir (et je sais) qu’il existe sur ce monde-là (l’autre côté ?) d’autres personnages de mon acabit, je le sais ça ne me désole pas – c’est que je n’ai plus de sentiments, je n’ai plus d’amour ni de joie – j’erre – cette rousse-là c’est tout ce qui me reste ? elle portait un enfant sans qu’on le sache vraiment, et encore moins, sinon d’elle, de qui il était, alors pourquoi m’est-elle revenue ? est-ce que tu m’as réveillé ? est-ce toi qui m’a réveillé ? j’avais le sentiment pourtant, tu sais, j’étais à peu près sûr d’en avoir enfin fini, j’avais été sur terre oui, mais ça me faisait un peu mal quand même, j’étais assis et le fauteuil à bascule grinçait doucement il y avait un peu de soleil en fin d’après-midi je ne crains pas de le dire j’étais heureux, quelques secondes peut-être seulement, mais j’étais heureux, après ça revenait ça me hantait mais je repoussais, cette femme rousse et son enfant, de qui était-il, cette femme rousse, c’était une façon de vivre, j’avais cette espèce de fierté (car la fierté est ce que je suis, abjecte) (on accorde ou quoi ? merde!) ce sentiment si tu préfères d’être parvenu à, d’avoir réussi à échapper, j’avais oublié quelques secondes seulement peut-être mais oublié qu’il me fallait toujours et partout fuir pour garder encore la possibilité quelques secondes encore, oh juste quelques secondes de me sentir encore un peu, un tout petit peu vivant – j’avais des médicaments pour dormir, ça ne m’était de rien – c’était écrit médicalments mais j’ai corrigé ne t’inquiète pas – je ne sais plus bien, alors reprenons ? qui parle ? – aussi bien ça aurait pu être médicalmants – je m’égare, j’aime ça, ce n’est plus lui c’est moi – les jeux de mots, je m’égare tandis que l’autre attend son train dans cette gare imaginaire, dans les bleus, le tunnel au fond de l’image, le sac en forme de bourse de cuir posé sur le banc peint en bleu clair, la Grèce ? quelque chose, la gare de Larissa, sûrement

– un deux trois quatre – mille deux cent vingt mots – le fait que ça pourrait continuer ainsi jusqu’à épuisement : mon propre épuisement (pourquoi propre?) – le fait que le train devrait arriver vers dix heures trente mais qu’il a comme toujours du retard – je te redonne la main, la parole, le texte : alors, raconte comment c’est arrivé, comment ça s’est passé pendant qu’on t’attendait, là ? – ce sont des paroles de chanson, il faudrait que tu retrouves cette chanson (c’est ce cent-mille-volts cravate à pois : un jour, un genre de journaleux, poilu je crois bien, faisait comme si il ne le reconnaissait pas : sa fierté, à cent-mille-volts en fut si outrée qu’il gifla le jeune innocent – faudrait que je m’enquière de sa date de mort à ce garçon – Orly – tout ça, Piaf – toute ta jeunesse, hein – dix huit décembre deux mille un, à Boulogne, sur sa péniche probablement – il disposait d’une péniche, il était de 27 (jamais vraiment apprécié, j’ai mes têtes) – cette délivrance que j’ai voulu mettre en place, dont j’ai voulu habiller ta disparition, non vraiment ça ne peut pas durer : il devrait y avoir quelque chose de la vengeance, de l’expiation pour tout ce que tu as fait mais ça ne se peut pas – peut-être seulement dans ces pages, le truc du pardon ? Ni oubli, ni pardon – non – ces tirets, ces parenthèses, ces bifurcations, ces remémorations, la plaque sur le boulevard qui se souvient de Guillaume Apollinaire, les milliers de milliers de souvenirs qui ne demandent qu’à revenir et lui sur son fauteuil, il dormait du sommeil du juste (oui, voilà, tu y es) tellement heureux, tranquille, drogué par ses calmants, à ses pieds l’oreiller, c’est là et elle, là, debout comme tous les matins sur le pas de cette porte, qui a laissé tomber l’assiette, les deux biscottes le beurre de cacahuète – putain je ne sais plus comment ça s’écrit – les tranches de tomates et les trois prunes mauves, à ses pieds, ses pieds chaussés de pauvres tongs Norma pleure sans aucune larme, debout devant la porte, sur la véranda du voisin – mais pourquoi, pourquoi lui ôter la seule présence qui lui donnait quelque plaisir, à cette femme, pourquoi ? Quelque chose de la joie, pourquoi s’est-elle trompée d’objet ? Elle n’y aurait donc pas droit… Le triangle infernal… Ah Norma, tu es venue dans cette histoire bien malgré toi, et depuis que tu as pris les traits de cette serveuse maigre aux cheveux frisés et gris, tu n’es plus la même – vendredi, c’est le jour de te raser les cheveux : la revoilà, cette femme a une drôle de façon de se vêtir, elle m’amuse un peu, elle provoque même mon sourire (je n’aime pas sourire) elle m’émeut et me fait me sentir vivant, tous les matins vers sept heures et demie la voilà qui rapplique dans sa blouse fleurie, les lèvres cachant les dents qui lui manquent, elle non plus ne veut pas sourire – mais elle y parvient aussi, à peine, non que ses biscottes et son beurre de cacahuètes (c’est ça) soient particulièrement bonnes ni les fruits qu’elle apporte, mais enfin je les mange, je t’assure que je les mange, c’est une attention qui me rend joyeux, elle me fait du bien, elle avec cette coiffure rase, cheveux sans teinte – je l’aime bien, il y a quelque chose avec l’amour tu sais bien – encore qu’à mon âge, à ton âge, à nos âges (vous êtes de 27?) (ça se déroule quand ?) (ferme tes parenthèses – les autres, ça s’appelle des accolades, imagine-toi) la musique tourne encore mais c’en est une autre, ici on en est à « la vie me donne ce que j’attends d’elle », « tout le monde voit bien que sans toi je dérive au diesel » mais ce n’était pas celle-là que je voulais – aussi bien je pourrais les mettre en italiques, deux comment s’appelle ce signe incongru, idiot ou quoi { – on le referme en en sortant – deux fois les tirets – non, c’était « we haven’t that spirit since nineteen-sixty-nine » (tu mettrais des tirets entre ces mots, en français, dis moi?) (on n’a plus de ce breuvage depuis mille neuf cent soixante-neuf) (les Aigles dans l’hôtel California) une histoire de fantômes, il me semble, j’ai oublié, j’ai tout oublié et je me suis égaré, évadé, sorti de cette histoire – ils sont toujours un peu là pourtant, l’autre est parti mais à Larissa il n’y a pas de tunnel pour sortir de la gare (au fond de l’image, c’est l’Olympe)

– la réalité ? quelle réalité ? les points peuvent se trouver de différentes sortes, deux l’un sous l’autre, trois à la suite les uns de l’autre (ils sont alors de suspension), ornés d’une virgule, qualifiés d’interrogation ou d’exclamation, (en oublié-je ?) ou final.

 

Codicille : assez difficile – comme toujours – je ne suis jamais trop la consigne je sais bien, mais enfin je n’ai pas opté, un peu pour l’un, repasser par l’autre, puis cette autre, la place du mort je n’y crois pas, c’est pour ça je reste prudent et j’obéis au code (encore que de points,il ne m’en reste que quatre) – jouer sur les mots – sur les effets, peut-être, se retourner (je n’avais jamais vu qu’il se pouvait que les choses existent en Grèce – ça ne colle pas vraiment avec ce que j’en savais : c’est égal) – je reste trop sur le réel – finalement il faudrait peut-être adapter les chansons, mais je n’aime pas trop ce genre d’intervention (je reste sur ce que j’entends) – pas mal de temps en réglages, replis, revers, reports, changements mais j’ai laissé ce qui indique le signe accolade (je pensais qu’il se trouvait avant : il est après)

 

 

Share

1 Comment

    « Personne, pas même les arbres, les chiens ou les cailloux. Personne n’est apaisé. »
    Ça,c’est de la poésie, mon frère.

Laisser un commentaire