Pendant le weekend

Vases Communicants #22 Janvier 12

Voilà plus deux ans que tous les premiers vendredis de chaque moi, certains bloggueurs échangent leur lieux d’écriture et de littérature avec d’autres dans un joyeux bazar nommé par ses instigateurs les Vases Communicants, en référence probablement à ce texte surréaliste de son (si l’on ose) pape, André Breton. 

Cette fois, « Pendant le Week-end » accueille avec plaisir Sandra Hinège tandis qu’elle accueille Piero Cohen-Hadria sur son blog « Ruelles »


Rentrée


Il ne rentre pas. Les serrures sont devenues de minuscules trous parmi toutes ces traces d’usure qu’il observe du dehors. Les portes se confondent avec les murs.

Des deux côtés de la rue, les façades sont alignées comme des trains prêts à partir. Dans les maisons les pièces s’aplatissent, les cloisons tombent comme des peaux mortes. Les fenêtres tendent des toiles blanches agitées d’ombres et de bruits. Il marche sur la voie, traverse les quartiers. Il a mis de côté le nom de sa ville et de sa rue, avec une suite d’informations connexes : devant quel numéro entrer, à quel étage monter, de quel côté sortir de l’ascenseur, quelle porte ouvrir, etc. Les mains dans les poches, il fait le tour de la forteresse. Les lumières des avenues clignotent comme à la fête foraine quand les derniers clients rejoignent la sortie. Derrière cette fenêtre un homme fait semblant de dormir, le rideau tremble dans le vent du radiateur. Dans les boutiques les objets tendent encore la main. Des femmes bien habillées le fixent d’un œil vague et semblent constamment lui demander l’heure.

Il ne rentre pas. Les voitures filent droit vers les parkings. On entend des clés forcer des serrures, des interphones crier des noms incompréhensibles. Sur les trottoirs, les gens entrent et sortent, disparaissent et réapparaissent. Les visages changent de traits en franchissant les portes. Certains rentrent et ne sortiront plus. L’éclairage des maisons atteint son point culminant. Sur un panneau rond, on peut lire : prière de ne pas stationner devant la porte. Des fumées s’échappent des toits comme un signal obscur. Il ne voit maintenant que des portes fermées ou qui se ferment, et beaucoup ont déjà disparu. Les couloirs sont encombrés de gens qui rentrent et déposent leur manteau. Dans les vitrines la table est déjà mise, il y a des coussins brodés sur les canapés et des fleurs sur la table basse, les mannequins attendent au premier plan, scrutant l’horizon de la rue.

Les fenêtres illuminées des deux côtés du boulevard semblent dialoguer et se répondre. Les voix s’enroulent comme des pelotes de fils. De temps en temps un miroir s’amuse avec la rue. Dans les salons du haut s’échangent les objets emballés dans les boutiques du bas. Tout autour, de nombreuses pièces restent silencieuses. Parfois il tombe sur un immeuble complètement noir qui a l’air d’un paquebot arrêté par la nuit. Dans chaque rue, il voit des pièces éclairées qui ont l’air de pièces vides. Il se demande si on a oublié de les éteindre, ou si on les a laissées allumées à dessein. Et ceux qui croient être en haut en train de faire la fête, ne sont-ils pas en bas eux aussi, à marcher.

Il ne rentre pas. Des reflets multicolores dansent à la flamme des lampes de salon. Des bruits mêlés de voix et de vaisselles flottent sur le boulevard. Plus loin en avançant, un rire se transforme lentement en cri. Il y a des maisons dont on ne voit que les plafonds découpés par les ombres. Parfois une porte est restée ouverte et on devine un jardin. En passant dans une petite rue il aperçoit devant lui dans un immeuble d’angle un visage immobile collé à la vitre du premier étage, scrutant la nuit. A mesure qu’il approche, la tête recule lentement vers le centre de la pièce et disparaît.

Les intérieurs ont un air de défaite. Derrière les fenêtres à double vitrage, un homme là-haut écoute en boucle une cantate de Bach. Des murmures trouent la rue silencieuse. Il entend une ampoule éclater d’un plafond, ou bien quelqu’un vient d’éteindre la lumière. Des soupirs sortent des serrures. Dans un salon, un visage sur un tableau s’est effacé. Les écrans dans les chambres éclairent les plafonds de lueurs fantastiques. Des doigts crépitent sur des claviers comme les pointes rapides de danseuses. Sous un porche un mendiant à demi allongé se pourlèche de foie gras. Il croit entendre tout près un matelas rebondir. Un homme étendu sur son lit a ouvert un livre. Les pages en tournant grincent comme des battants de fer rouillés. Il a l’impression que son pouls fait le même bruit. Sur le trottoir, les poubelles se sont soudain remplies et débordent comme des cornets de glace. Derrière les fenêtres, du café coule dans les tasses. Les frigidaires tintinnabulent en s’ouvrant, l’eau ruisselle des douches. La vaisselle s’égoutte à droite de l’évier. C’est déjà le matin.






Texte : Sandra Hinège, photos PCH.



Merci à Brigitte Célérier pour sa toujours si attentive recension des Vases Communicants.




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1 Comment

    Ouverture (se dit aussi d’un objectif d’appareil photographique), fermeture, que font-ils comme dans un film accéléré, gestes machinaux, chacun serait donc le clone d’un autre ?

    Multiplication des comportements (un reste de foie gras, c’était il n’y a pas longtemps…), suspension d’un moment – je me disais aussi que les photos ressemblaient à du PCH -, perception comme étrangère d’un monde mécanique parfois incompréhensible ou, qui sait, trop sensible.

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