Pendant le weekend

Que sera

Difficile de dire la première fois que je l’ai vu, cet homme-là. En tout cas, il avait déjà un certain âge, il y a plus de vingt ans peut-être vingt cinq. Il boitait. Comme d’habitude, j’avais à enquêter.  Il portait ses cheveux blancs, ou était-ce ensuite je ne sais plus, la statistique, les tableaux qu’on fait à la main, les machines à écrire et les feuilles de papier pelure, on se souvient du papier carbone ? en glisser une feuille entre chacune, le temps passe, n’est-ce pas vingt ans, puis dix ans plus tard, l’école et le diplôme à cinquante ans,

aller le retrouver, en attendant tous les ans, les cartes postales du nouvel an, ça n’existe plus ? des cartes de voeux, il me répondait en me remerciant de ma fidélité, des cartes de l’UNICEF fréquemment, quelque chose comme ça, un rendez-vous, arriver dans son salon, son appartement était-il au deuxième, près de la gare du Nord, et de cette librairie de voyages, j’ai flâné je me souviens, j’étais en avance, je suis en avance aux rendez-vous, ou alors en retard, il y avait cette chanson qui me fait penser à lui

04 La Vie Théodore

il y a toujours des chansons, peut-être pour se souvenir que rien n’est grave, rien n’est important, ou alors simplement pour que les images reviennent, que le salon où il me servait du soda revienne à la mémoire, ses « Oui, d’accord, on y va! » lorsque je recadrais l’entretien sur mon objet, parce que très souvent on dévie, très souvent on parle d’autre chose, on évoque des choses qui se sont passées mais il ne me parla jamais de cet épisode qu’il raconte ici cette façon de sourire, je ne crois pas rire mais il était réservé, grand, drôle, engagé à vingt ans, les Forces Françaises Libres, Granville et Jersey, Londres, ici oui, et servant de ces pièces d’artillerie dans le désert de Libye, passant de l’une à l’autre cet obus lui arrachant la jambe, et lui garrotté qui intime à son ami « veux-tu pas faire cette tête de circonstances ! » on aime à rire quand le temps est passé et qu’on y a survécu,  je me souviens qu’il parlait assis sur son fauteuil, je me souviens de sa façon de dire « Ouais… », cette façon de dire « des réponses plus ou moins bidon, oui, mais ça mon cher monsieur, mais c’est la vie ça…! » écartant les bras et souriant, cette heure et demie passée là, puis de le savoir Compagnon de la Libération, de le savoir avoir été longtemps en Afrique, quelle chance, c’est cette chance-là de l’avoir connu, il en est toujours ainsi, on aime à se savoir sur cette planète avec de tels autres, on aime savoir qu’on a partagé le plaisir de se retrouver dans telle ou telle rue,

regarder le temps passer et aux arbres le vent caressant, l’air, rien, il y a toujours des chansons, des gens qui passent, on se hâte, le train n’attend pas, et cet homme-là, ce n’était pas une connaissance mais un ami, c’est ainsi que les choses se disent, un ami né en vingt et un, mon père était de vingt trois, un homme qui soixante dix ans durant sur une jambe a marché droit, tutoyé la vie, avancé craignant les risques mais les affrontant, on sait ce que c’est mais la guerre, Tobrouk, le désert, Bir Hakeim, passera-t-on à présent jamais plus par ce lieu sans qu’il soit attaché à son image, c’est là la Seine et la statue de la Liberté, c’est l’image d’un ami, qui s’en va, tire sa révérence, et nous laisse

à nouveau et encore un peu plus seul de lui, même si nous ne le voyions que peu, même si les cartes postales demeuraient à présent sans réponse, qu’importe, parti, ses valeurs, ses choix, ses prises de position, il n’est pas question de les oublier, capituler, on donnera sa vie, faut-il donc la guerre et la mort pour que nous tenions encore à la vie, pour que nous ayons la dignité d’y croire encore, et à l’humanité, qu’est-ce donc d’autre que ce choix pour la vie, la valeur de la vie et la bataille contre la mort et ceux qui la veulent présente ? Rien d’autre. Alors, puisqu’il s’en est allé, le dix de ce mois, je crois, eh bien on se souvient de lui, ici, et ça ne changera pas l’image qu’on a de lui, celle d’un  type debout,  conscient et droit. Salut Gérard.


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3 Comments

    La jambe en moins (j’ai pensé au bras de Cendrars), la végétation retorse et Tobrouk devenu un enjeu filmique – si l’on ose dire.

    Chance de rencontrer un tel survivant, pour un temps, comme tout le monde.

  • En effet, c’est une chance, mais voilà : le temps s’en va, et avec lui, tous ceux qui l’ont , un moment, tutoyé… Merci de la visite, Dominique (c’est aujourd’hui qu’il rejoint, à Nogent, son ultime paysage)

  • […] à laquelle il appartenait est la 1° division française libre (à laquelle appartenait aussi Gérard Théodore, un de mes amis des années 90- 2000, car le monde reste petit), il occupe dans le fichier excel […]

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