Pendant le weekend

Sur le bureau #8

Drôlement difficile de tenir le coup. Une sorte de vague à l’âme (nous sommes sans état d’âme au travail : le travail nous annihile, et nous fait perdre de vue la vraie réalité des choses selon laquelle nous aurions une existence propre, laquelle devrait se passer de cette torture, de cet avilissement, de cette dégradation : obéir aux ordres, subir la contrainte, se lever au réveil se laver se vêtir- il y a une chanson comme ça, Charles Trenet ça s’appelle « Y’a d’la joie »- « non j’avais rêvé oui car le ciel est gris, il faut se lever se laver se vêtir, et ne plus chanter si l’on n’a plus rien à dire… »).

Seulement voilà, les jours se mettent à raccourcir, c’est terrible comme  le temps passe, c’est impérial de se plier ainsi à la longueur du jour, « un p’tit village un vieux clocher, un paysage si bien caché et dans un nuage le cher visage de mon passé… »

Il y a une boîte sur le bureau, dans l’un des tiroirs, rouge, et dedans des sous pour les vacances (il s’agit de la boite qui a contenu le portefeuille qu’on m’a offert , il y a bien longtemps, je crois, sur le couvercle on peut lire en lettres dorées DUOLYNX, et l’intérieur de la lettre « D » est comblé de peinture blanche, sans doute l’une de mes filles qui, un jour où elle s’ennuyait a empli cet espace vide, je suppose). Il y a des livres qui attendront d’être lus, les oubliera-t-on ? « roulant joyeux vers ma maison de banlieue où ma mère m’attend, les larmes aux yeux, le coeur content… »

Le fou chantant, on se souvient « mon Dieu, merci, merci d’être ici… » quelques films, quelques expositions, des gens qu’on croise, des gens qu’on salue, la pompe de la cérémonie le tambour qui résonne à dix heures, tapantes, le clairon,

la sonnerie aux morts, adieu l’ami, mais continuer tout de même se souvenir de Coutances, les classes préparatoires, je me souviens du concours général, je passe la Seine et je me souviens de ces promenades le long du fleuve, de Jussieu à la rue Fabert, sans trop savoir que le train passe sous les pieds, « même la brise parle d’antan, elle me raconte  comme autrefois de jolis contes, aux jours passés je vous revois, un rendez-vous une musique des yeux rêveurs, tout un roman, tout un roman d’amour poétique et pathétique, Ménilmontant… »

Ecrire, alors ? Il y a toujours cette idée, là, les photos et les illustrations, le monde suspendu, on le fige on l’arrête, il est là, le voilà,

quelques mots, on pourra dire « j’y étais », quelques notes de musique « trois petites notes de musique ont plié boutique au creux du souvenir/ c’en est fini d’leur tapage elles tournent la pages et vont s’endormir.. »

Mais aussi : « trois petites notes de musique lèvent un cruel rideau de scène / sur mille et une peines qui ne veulent pas mourir », c’est Yves Montand, la place Dauphine, je crois mais ils vivaient sur le quai non, je ne sais plus, ces histoires que la ville me racontent n’ont pas de sens, ici c’est la rue du Bac

de laquelle par beau temps on peut voir le sacré Coeur, cette église édifiée par cette ordure de thiers qui ne vaut pas majuscule, du tout, non, n’insiste pas, sur la vie des résistants, si on passe la place du Tertre (là où on diffusait Radio Ivre et cette émission de cinéma le mardi de dix sept à vingt heures) vers l’autre côté, on découvrira le nord, et plus loin encore les vignes la place Dalida des choses qui vont passer, « toi tu voulais oublier un p’tit air galvaudé dans les rues de l’été… »…

Oui, c’est l’été, ça vaut bien un billet, mais pourquoi faire ? Rien d’autre que d’exister ? On écrit, on écoute de la musique, on entend des oiseaux qui chantent, on reçoit des mails des laboratoires d’Aubervilliers, d’autres du soixante et un et d’ailleurs, on se prépare à affronter les salons de cet hôtel, là, en attendant on téléphone, on prépare les photos et les images, on se prépare dans la poche de la veste il y a le badge de la régie (cinquante cinq euros le mois), on passe, on regarde les films et on attend que le temps cesse de passer…

Il y a au fond, bien ancré pourtant, cette certitude que c’est par le coeur que je m’arrêterais de vivre, cette certitude que j’ai déjà et désormais entamé ce qui me semble être le dernier septième de ma vie, et je regarde les nuages passer au ciel, ce soir les enfants sont venus manger des pâtes à la maison, la salade en entrée était faite de tomates de mozzarella et de « feuilles de jeunes pousses » (4 différentes : laitue blonde, laitue rouge, red chard -qu’est-ce que c’est ?- ou épinard, laitue verte; obligé d’aller fouiller dans la poubelle pour se renseigner; et là, se demander pourquoi 4 variétés, pourquoi pas 3, 5 ou simplement 2 ? ça me fait penser que papa, maman les deux enfants, c’est une composition que je vais aller tenter de discerner dans les recensements -c’est quoi, la famille ?-  par l’institut national de la statistique, là où, justement, officiait l’ami qu’on accompagnait, cérémonie tambour clairon drapeaux honneurs et souvenir), on y a glissé du citron, de l’huile d’olive, du vinaigre (aceto balsamico, di modena s’il te plaît), il y a sur le bureau le livre qu’écrivit Ingrid B. « Ma vie » l’a-t-elle intitulé, un livre de poche 5677, on y parle de Bob Capa, il était né en Hongrie, j’aime savoir ça comme je hais ce qui s’y passe aujourd’hui, il y avait rue du Chemin vert un type qui suivait des cours de théâtre et dont la mère lui avait offert la collection complète des livres de poche, ça tapissait l’entièreté d’une des chambres  qu’il occupait au sixième étage, c’était il y a longtemps, des souvenirs de cette rue, ce sera le seul mais j’y pense, et j’y retourne, le ciel dehors est par dessus le toit, la musique d’Art Farmer passe aujourd’hui, les choses parfois se terminent, tant mieux, puisqu’elles permettent alors à d’autres de débuter, « je reçois à l’instant où je rentre chez moi votre missive bleue, Madame, vingt fois je la relis mais mes yeux n’y croient pas, Madame… », le programme de la cinémathèque,  des documents et des badges, des clés et des fils, le bureau encombré d’un verre de café (je le bois au verre) et de carnets, je n’écris pourtant pas, je ne relève que (parfois) les mots que je ne connais pas, il y a là pluvier, freux, faseyer, tritoma, il y a là aussi coin du boulevard Saint-Germain et de la rue du Bac, l’Escurial et cette date 7 décembre 1941, Pearl Harbour, le port de la perle, d’où viennent-ils ? impossible de se souvenir, peut-être

de ce « Vers le phare » de Virginia Woolf (folio, 2816) un peu de temps passé, une peu de mémoire soulevée, le monde tel qu’il est, tel qu’on aimerait qu’il soit mais quant à lui parfaitement indifférent c’est tellement exactement ça (en travaux, toujours, hein)

 

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3 Comments

    a servi à me faire du bien

  • c’est déjà beaucoup…! et tant mieux

  • J’aime la photo en plongée sur le bâtiment aux pâles, prêt à décoller comme comme un navire (e la nave va) futuriste, et puis les trains comme de longs vers de terre (de chemin de fer) luisants.

    Place Dauphine, oui,ils habitaient là, dans le petit triangle (ils rencontraient Yves Simon qui fumait des gauloises bleues : la nostalgie, camarade !).

    Rue du Chemin vert, c’est un rappel à l’ordre ? Merci pour Art Farmer – ces artistes qui avaient été baptisés avec ce prénom, comme Art Tatum ou même Artie Shaw (!)…

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