Pendant le weekend

Gare(s)

Ne rien écrire n’est pas une solution car ce ne sont pas des clichés uniquement illustratifs.

La réalité c’est que c’est une contrainte. Et qu’à ce titre, elle est censée libérer : il se trouve qu’entre la station de métro nommée la Chapelle et celle intitulée Barbès-Rochechouart il y a cette trouée qui va vers le centre de la vile : c’est l’emprise de la gare du Nord

qui déssert, comme chacun sait, ce qui se trouve dans un cône – ou une section triangulaire – qui serait délimité par des lignes imaginaires tracées de Paris à Friville-Escarbotin – dans la Somme, pas de gare de chemin de fer- d’une part, de Paris à Tournai-Belgique- d’autre part.

La ligne du métro va de Nation à Etoile (porte Dauphine plus exactement; et Charles de Gaulle-Etoile plus précisément encore). Relier la Nation et l’Etoile. Barbès Rochechouart se situe plus ou moins au milieu de cette ligne courbe; son homologue, symétrique de même forme, parcourt plutôt la rive gauche de la Seine -elle la croise entre les stations Passy et Bir-Hakeim (in mémoriam Gérard Théodore), à l’ouest, entre celles du Quai de la Gare et Bercy, à l’est- relie les deux mêmes station Nation-Etoile et croise par Denfert-Rochereau (et son lion)  l’axe nord sud créé par la ligne Clignancourt-Orléans – ces deux derniers noms sont des noms de portes. A elles deux, ces lignes de métro tracent une manière de cercle dont le tracé suivrait, plus ou moins, mais plutôt plus, celui des barrières qui limitaient Paris (et en contrôlaient l’accès) jusqu’à l’annexion de 1860 des villes directement alentours.

Ces images captent les passants (penser à « Blow-up » – Michelangelo Antonioni, 1966). Sait-on jamais ce qui nous pousse à prendre des clichés ? L’esthétique du lieu, peut-être. Ces courbes réalisées par les voies internationales aujourd’hui, dont je n’ai pas le souvenir : longtemps, j’ai parcouru Paris en métro, j’y lisais le plus souvent (Aragon, « les Voyageurs de l’Impériale » par exemple) et il y a pour ces deux lignes un goût particulier puisqu’elles sortent et que, depuis les voitures, on aperçoit la ville qui vit, bouge et défile.

Longtemps aussi, je me suis trouvé à la station La Motte Piquet Grenelle, dans le couloir qui pratique la correspondance entre Nation-Etoile par Denfert, et Balard Créteil (j’allais aussi à Palais Royal, mais c’est une autre histoire).

Le métro agit comme les gares et les trains sur moi. Il me rappelle des souvenirs.

Depuis quelques années, je l’emprunte pour aller au travail (depuis très longtemps). Je l’emprunte aussi pour aller au café avec mon frère depuis la mort de notre mère. Je descends à Place de Clichy. Je passe par Stalingrad (la bataille)

la Chapelle et Barbès. C’est un morceau de ligne particulier. La population y est bigarrée, plurielle, mixte et tout ce qu’on voudra pour dire qu’on y croise pratiquement toutes les sortes d’humains possibles, toutes les tailles, tous les coloris, des femelles comme des mâles, roux brunes blondes, grands petits frêles obèses anciens nouveaux, endormis ou malades, gais voleurs fringants soûls préoccupés rêveurs à jeun, certains lisent

d’autres écoutent de la musique, des casques comme s’il en pleuvait, des filles en robes bleu, des garçons à casquette à carreaux, rouflaquettes, tatouages, certains lunettés, d’autres dont on ne sait pas qu’ils portent des lentilles, des regards, des aspirations des désirs des fantasmes des souffles des odeurs des bruits des voix des cris des appels téléphoniques des rires ou des pleurs, mais nombreux. Surtout nombreux.

Il faut se tenir prêt : en réalité c’est surtout au départ de Barbès qu’on doit adopter cette attitude, préparer l’appareil, attendre devant une porte et déclencher à un moment où, après avoir doublé l’arrière de l’hôpital, la rame amorce sa décélération pour s’arrêter à la Chapelle. 

On déclenche donc. La courbe des voies internationales, ici.

La rectitude approximative de celles de banlieue, là.

Les gens qui marchent ici.

Les piles des ponts qui soutiennent les rames, les arbres qui s’interposent

les lumières qui s’allument

les gens qui descendent des trains à très grande vitesse

ceux-là mêmes, seuls

les rouges vont vers la Belgique

les jaunes vers l’Angleterre

les bleus vers la France, probablement.

Pour quoi, ces prises de vue ? Me rassurer, je crois. Me dire que c’est ainsi, il y a des réalités qui existent, toujours. Je ne crois pas que mon grand-père soit passé par là, pourtant (il allait sans le savoir à sa mort, il serait brûlé après avoir été gazé assasiné) mais je regarde les courbes des lignes et des rails, celles des abris qui les suivent, je regarde les horloges

je regarde ces gens qui arrivent, parfois de loin, quelques uns sont capturés s’en allant, et je me dis de ne jamais oublier.





Share

3 Comments

    une nostalgie qui prend presque à la gorge faite de souvenirs indifférents, tristes ou gais, et de cette trouée associée à des idées de froid, de mini tristesse et de marche vers des endroits (dont les Bouffes du nord ou des immeubles gérés) qui promettaient plaisir ou intérêt

  • On ne se méfie jamais assez des gares (Léon-Paul Fargue en garde-barrière) qui sont des gobe-mouches, l’installation de rubans collants qui pendent depuis le plafond bleu du ciel, des lignes de vie ou de mort, des croisements survolés par des métros, des avions, des mouettes, des hommes volants (comme dans un célèbre générique de la télé ancienne), des contrôleurs qui déraillent parfois, des boggies sur un rythme de boogie-woogie, les rames de Stalingrad qui frôlent nos cheveux quand on est en dessous et ceux que nous surplombons quand on est dedans, avec vue dans les appartements aux fenêtres ouvertes, et puis les souvenirs d’autres trains (« different trains »…) pas connus autrement que dans des documentaires en noir et blanc pas encore colorisés – ils n’ont pas tout osé – et ce parcours que tu as bien fait d’imprimer en images et en mots : la contrainte que l’on se donne est une liberté dans la musique du quotidien.

  • […] C’est un coin que j’aime bien, le métro, les trains, les autos, j’en prends souvent le contrechamp. […]

Laisser un commentaire