Pendant le weekend

Vases Communicants #31

Cet échange avec Christine, prévu depuis début septembre (une réitération), arrive en un moment grave, sans doute, mais nous l’affrontons et affirmons, ici et là-bas, l’encore et toujours présence de notre amie, Maryse.



Une lettre à P parlant de M
 
Je ne sais pas faire comme tu fais, ni dire (cette sorte de voyage nourri, et l’impalpable dans les détails, logé sous une enseigne ou un fleuve, les façades qui reposent et la musique derrière que l’on entend quand tu l’écris,  cet « à la fois mouvant et attentif insaisissable » que je ne sais pas nommer) mais je pourrais décrire l’endroit où tu te tiens je crois, une chaise simple à pieds très fins, à une terrasse et tu regardes, peu de monde, peu de bruit, des passants, tu es assis à Rome très loin d’ici, ou dans une autre rue, ou à Paris, et tu regardes autour plus loin que toi, ta façon de penser les souvenirs et de les ramener du fond, où qu’ils se trouvent, de ne pas les brusquer – mes mots sont fades, je voudrais faire passer des choses avec ma voix mais je ne peux pas – et puis je suis allée dehors pour voir la nuit

ça ressemblait à une empreinte, les photos savent créer ces bizarreries, un pouce qu’on aurait appliqué sur le côté, le pouce de qui ? et qui ferait pendant et harmonie forcée avec ce jaune, le brave jaune, un jaune solide, le pouce en face comme une lune sale – toute la beauté de ce mot « lune », sa force épique, et tout le blanc de « sale », une lassitude besogne, caoutchouteuse, sale de nous voir nous obstiner à cracher sur la terre nos cris – ça commençait bien noir cette nuit, tu vois, m’asseoir et regarder en prenant tout à bras le corps, ça ne me va pas ça me fait de la peine – et ma voix sonne crécelle, maintenant, ou approximative – j’ai pris un peu de large pour me placer

à cause du dehors – ce qu’on ne peut attraper, le préservé, dehors, derrière le paravent nous impressionne, et s’il se fend et se renverse, trois pas plus loin, trois ans plus loin,  trois ponts plus loin,  quoi faire d’autre à part – je pensais que j’aurais le temps encore de lui dire, tu sais, lui dire à M, beaucoup de choses, beaucoup de choses qu’elle me dirait, et encore maintenant je sidère, avec M une « dernière fois » ça ne colle pas, quelque chose cloche, ne prend pas sens, ni la nuit ni le jour non plus – à part

pencher la tête – rien ne ressemble à rien qui soit connu en fin de compte, et puis ils arrivent tous, la nuit, les gens, ceux que l’on aime, ils sont là où on ne peut pas être, barrières d’atomes, la peau jamais ne se traverse, ne peuvent se joindre (heureusement que là on n’entend pas ma voix, quelle chance) – c’était une autre nuit qu’elle est partie, ils sont partis, ils s’en vont juste ou vont juste dormir, un soupir mince, les deux la nuit, mon père et M aussi – bizarre ces entrelacs quand je ne savais pas, et même encore maintenant pour M, ce que je ne veux pas croire – après j’ai vu la photo du cimetière, c’était la nuit mais bien plus tard et comme un monde à effleurer, monde à côté, et c’était injoignable, non mesurable, sans sens, et ça disait «
Couchées, irrémédiablement couchées, les herbes dans le jardin »

nous, assis au hasard des virages, à contempler, sur des chaises à pieds fins imaginaires, pencher la tête, le clair, l’étoile, la fée clochette – il y a sûrement un peter pan en bas de soi en forme de mini-cellule interne, elle vrille, elle veut rester naïve, demeurer sourde au mal, taper des pieds pour déloger son ombre, on la suivrait un court instant pour faire semblant que tout va bien, oh se laisser couler dedans la nuit dehors, et il apparaîtrait, le grand bien être, les choses sont malicieuses, ou c’est pour du semblant qu’elles nous clignent de l’œil gravement – ou c’est M, je sens sa main sur mon épaule – ma voix n’a plus de ton –

c’était brillant quand je marchais, une goutte sous une feuille calcinée de l’automne, sûrement un escargot passé puis disparu, je la voulais brillante sur la photo mais ça s’est tu

les tiges faussement peintes, reflet porté de lampadaires, portée, drôle de musique, les journées, les terrasses, les rues et ce qui nous retient, un fil, pas plus, des linges tissés – et cette lettre à P bien triste, et M le comprendrait un temps, mais s’impatienterait, vive, vif-corps, rebond, qu’on passe à autre chose, alors ? (sa voix qui dit cela) alors je suis rentrée au chaud, en barricade contre la nuit ce soir-là, toutes nos épaules tassées, feuilletées nos peines, la nuit bougeait dehors comme une grande tornade comme une maladie grave comme une pelleteuse muette, nous on s’est enfermés, calfeutrés, on a cherché comment s’époumoner de rire, âne au sourire d’oranges et invention de noms de fleurs – la meilleure chose à faire, comme cette lettre, j’écris à P pour lui tenir la main, aussi


Texte et photographies : Christine Jeanney.



Les autres Vases sont ici. 

Merci toujours à Brigitte Célérier pour sa recension, et, bien sûr, et plus encore, Christine ici, et moi chez elle, dédions ce Vase à Maryse Hache, afin qu’elle reste avec nous. Tous les vases communicants de ce mois de novembre lui sont dédiés.

A toi, donc, Maryse.


  

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