Pendant le weekend

Oublier Paris #44

à ma tante O.,

 

C’est en arrivant chez elle que j’ai pris cette photo.

Au fond, ce sont , après le Louvre, les immeubles de la rive gauche, avec le musée d’Orsay sur la droite. Il faisait gris, elle était au lit, faisant semblant de manger comme la mise en scène le lui indiquait. Je ne suis pas sûr qu’elle en ait été la dupe, mais peut-être après tout. Etant donné sa minceur, évidemment, elle ne mange pas plus qu’avant. Elle m’a dit « j’attends tu sais », comme elle me le dit souvent. C’est en février que se fêteront ses quatre vingt dix huit printemps. J’apporte quelques fleurs, je lui remémore quelques unes de ces photographies passées, mes parents, son frère de Vendôme, sa soeur de Montcizé, son beau frère qui pelait les pêches avec sa fourchette et son couteau d’argent, au mur il y avait un soleil, un miroir vénitien, au milieu de l’escalier qui menait aux chambres s’ouvrait une porte qui donnait sur une sorte de grenier, il y avait là tant de choses, mais je n’en parle plus, il ne nous reste que la tartine et les petits mendiants, la porte en fer forgé de l’avenue du théâtre romain et bien sûr que je suis empêché par les deux jumelles de parler, bien sûr qu’elles rient, elles se pensent parques, elles ne sont pas même sorcières, je m’en vais, je prends le métro.

Je pense à la déliquescence du monde, du mien, je regarde à droite et à gauche avant de traverser (je me souviens de Londres) et je vois le temps avancer. D’ici à la fin du mois, une année se fermera, je n’ai pas l’humeur des comptes non plus que celle des nostalgies (quoi qu’il puisse en paraître). Je n’ai pas l’humeur tout court, d’ailleurs (l’humour du coeur, oui). Je vais travailler, mais d’ici l’année prochaine, il n’y en aura plus : au téléphone, on m’informe qu’en effet, c’est confirmé. C’est confirmé.

Regarder un peu derrière soi, le temps est passé, regarder au droit, je suis assis là, dans cette Terre, on attend que le métro arrive.

L’ignoble de la typographie, l’image de cette femme, ce sourire idiot, ce slogan simplement bête, de ce type assis, qui regarde, les anges, Jeanne d’Arc, les Dieux qui du haut de leur Olympe, les humains et leurs révolutions

on regarde à gauche, on regarde à droite, des gens , des dizaines de milliers de gens meurent, sinon de faim du moins de guerre, mais de faim, tout autant, hier au cinéma il y avait « La Jetée », on ne s’en lasse pas, on pourrait la voir des dizaines de fois, ensuite il y avait le film aux cinq milliards de morts (« l’armée des douze singes », sur la même trame narrative), le futur, les virus, les cataclysmes et l’apocalypse, bernés comme pour le Père Noël, nous le fûmes complètement sans le savoir, personne n’y a cru, un panne électrique qui submerge la Terre entière, non, ça n’existe pas, les humains descendent dans les métros, on avance et on fait les courses de Noël, on attendra sa rame

l’obscénité de cette typographie, comprendre par la seule adresse internet que du réseau se sont saisis toutes les pornographies, tous les mercantilismes, suivez nous sur bidule, et voir aussi bien que ces suiveurs se tiennent  aussi de ce côté-ci du monde, réel, faire des choses, les communiquer via les réseaux qu’on baptisent « sociaux » comme il y a une sécurité de la même eau, des plans  de la même boue, des « minimas », des charges, des classes, des législations, des travailleurs, des démocrates, toute une tribu de choses et d’êtres, le monde, le travail, la santé, et en regard de ce monde l’autre, celui de la publicité, du libéralisme, du chacun pour soi, de l’individuel, du moins d’impôt, de l’abandon du public et du service de l’Etat, toute cette hystérie qui s’empare de ceux qui nous gouvernent quand on leur parle ne serait-ce qu’à mots couverts, de ce pourquoi ils se sont battus, ce socialisme lui aussi emprunt de cette société, qui devient générale quand elle est une banque, les profits à deux chiffres, les actionnaires, ces coupons qu’on ne déchire plus dans les sous-sols des caves de banques, le boulevard des Italiens, celui du baron, tailler dans la misère à la hache, des saignées, tandis que vers Belleville, le populaire, le prolo regagne sa tanière insalubre, la maladie du plomb, revenir, en revenir et continuer son travail, tenter la dignité et que le sort reste de notre bord, le destin, regarder droit devant soi et affronter l’avenir comme il viendra, n’en rien attendre mais n’en rien demander, et en vouloir, pourtant, regarder les enfants grandir, regarder les vieillards mourir, et poser sur cette Terre une sorte de regard amusé

Bonnes fêtes…

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5 Comments

    Belleville, promesse non tenue ou espoir ? Tout est là, et le socialisme ne doit pas être jeté avec l’eau du bain de la société « générale ».

    As-tu écouté le discours de François Hollande à Alger ? Même un journal comme « Libé » l’a trouvé « décevant », car il n’a pas présentés ses « excuses » à ses hôtes pour la guerre d’Algérie ! Demorand est vraiment un petit esprit.

    J’aime bien les photos sur les quais de métro : dans l’attente d’une rame, la répétition occupe.

    Bonnes fêtes, oui ! Et Belleville, peut-être.

  • cet âge où on sait que j’attends tu sais, ces âges où nous commençons à le savoir avec plus d’acuité

  • @Dominique Hasselmann : on attend (on attendait ?) des socialistes au minimum des actes symboliques, ils en sont incapables; l’aéroport d’Ayrault en est la plus simple des illustrations. On attend (pourrait-on faire autre chose ?) toujours le non cumul des mandats et le vote des personnes vivant dans les municipalités : on peut attendre longtemps, je le crains… Ce n’est pas d’un tel (Ayrault) ou d’un autre (Vals, Montebourg, Hollande ou quiconque) mais de l’ensemble : il n’y en a pas. J’en suis désolé voilà tout… Pour le reste, évidemment, l’espoir
    @brigetoun : merci de passer et de vos jolis mots

  • des fois on se dit que 2 comme toi et le monde tiendrait pas, il plongerait et nous avec

    mais on se dit que le monde sans 1 comme toi et y aurait vraiment un rouage de nuit et de conscience en moins

    puis reste la beauté

    tu as lu Diego Morales au fait ? ça c’est des bouquins qu’il faut lire

  • Très bel article, ça me parle. Bêtise des slogans, lumière des stations glissant sur les visages, morceaux de vie défilant à travers la vitre.

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