Pendant le weekend

Paysage sans neige

Non, non, ce n’est pas le temps qu’il fait, ni celui qu’il fera, ça a déjà eu lieu, c’est du passé, et c’est le froid qui envahit, on ajoute une couche à la précédente, dehors « le froid de gueux », les clochards dans le métro, les odeurs de la misère, aller, recommencer tandis qu’au tribunal, la juge fait son office, la rue, c’est de mars dont on attend les giboulées, pas cette neige

la lumière nous accompagne,  voilà qu’elle passe dans sa capeline bleue, la capote de Napoléon, la même qu’à Arcole, j’ai fini le premier tome de « la guerre et la paix », j’entame le second, je trouve en fin de volume (en fin de volume ?) un lexique, ce soir-là nous avions été voir ce film de Douglas Sirk « Mirage de la vie », Lana Turner en actrice qui ne veut que le devenir, peu importe le reste, sa fille, sa bonne noire, une belle histoire, des robes, des intérieurs bourgeois, des couleurs magiques et dehors

je l’ai doublée

ou même triplée

il y faisait froid, et ce n’était pas ce film, mais « l’Intervallo » de Léonardo di Costanzo.

Il me semble.

Le cinéma, ces études passées à la table de montage, à regarder les raccords, ou ceux que nous enseignait Eric Rohmer, sa petite caméra vidéo, les années 80, tu sais c’est bien loin, on est repassé par le hall

le type qu’on a croisé, qui devait trouver ça drôle a dit « Oh lala le regard…!! On dirait Schwarzeneger… en petit..  mais Schwarzeneger… mais en petit… » il riait, l’un d’entre eux se tient sur une sorte de petit balcon, capuche, à ses pieds deux sacs, il était là ce soir-là, il était là le suivant, dehors ce sont les travaux protégés comme des coffres de banque

le froid, la nuit, des gens qui vont prendre le métro, qui fument, qui rient, j’ai cru reconnaître un metteur en scène, je ne sais plus son nom, la neige tombait, je me suis souvenu qu’il y a quelques mois, nous avions bu un jus de fraises au café du théâtre, sur l’avenue, et c’est à cet emplacement, sur l’avenue qu’un jeune type, vendeur à la sauvette de cigarettes à ce qu’en dit le journal, s’est immolé par le feu, le même monde, la neige ici, l’heure qui passe

ce n’est pas que nous soyons responsables de ce type d’agissements, non, mais la guerre, la mort, la jeunesse qui s’indigne, ce monde-là qui s’estime quitte parce qu’il sait compter, parce qu’il imprime LOLF sur RGPP, cette toute puissance de l’argent, cette façon de se croire à l’abri parce qu’on gagne plus que le voisin, parce qu’on a une télé plus large, une voiture plus grosse, un ventre plus épais, cette façon qu’a notre monde, de fabriquer des autos agressives et laides, la neige les empêche de fonctionner comme il le faudrait, je lisais dans le journal que telle entreprise (celle aux quatre cercles, sous marque de la voiture du peuple) a réalisé un bénéfice net de onze milliards d’euros l’année dernière, la marge pour chacun des véhicules vendus par cette autre marque est de l’ordre de cinq mille euros, j’entendais qu’à Tanger dans telle usine les ouvriers perçoivent deux cents euros par mois de salaire, que le patronat applaudit à tout rompre, j’écoutais ce que disait le patron de cette régie, là, l’abandon (pour un temps) de ses primes, pas même une aumône, pendant ce temps-là Robert Castel tirait sa révérence

la neige tombait, une fin d’hiver, bientôt, dans quelques semaines, c’est certain le doux reviendra, c’est certain, nous irons sur le Bosphore, la mer Noire, Constantinople, Byzance, et si ça avait changé ? Dehors, il fait doux, ce soir Ella Fitzgerald chante « my funny Valentine », depuis nous avons été voir « Mo’ Better Blues », de Spike Lee, les travaux continuent, la neige a fondu

les pas ont disparu, au loin, on voit arriver quelques nuages, il ne faut pas désespérer mais affronter, tenir et avoir sa force en soi, mais pourquoi faut-il toujours, toujours et partout, toujours et encore toujours se battre ? Ce monde…



Share

4 Comments

    Si les lampadaires, avec leur stalactites, se mettent à se moquer des potelets…

    Enfin, c’était déjà la semaine dernière, la neige n’est plus qu’un souvenir marqué de jaune pour un automobiliste qui n’a pas quatre ronds sur sa calandre.

  • @ Dominique Hasselmann : je me demande bien pourquoi on lui a collé un sabot à celui-là...

  • ah, pareil, tout pareil

  • « mais pourquoi faut-il toujours, toujours et partout, toujours et encore toujours se battre ? « 

Laisser un commentaire