Pendant le weekend

Oublier Paris #48

J’avais déjà deux photos dans le téléphone

j’aime les reflets mais on n’en  trouve qu’en rue

ces images, partout, ces regards capturés, ces cheveux coiffés et teints, naturellement et généreusement offerts

non, je ne sais plus, ce qu’on fait de nous, de nos corps, de nos visages, les croiser tous, là, qui représentent ce que l’humanité a de plus beau

et je me suis dit que prendre les photos de ces visages que je ne faisais que croiser, simplement un voyage, un changement à Châtelet, retour , me voilà

j’ai été heureux d’apprendre que cette entreprise dont le moteur de recherche (gratuit ? oui, gratuit) fait fonction de page d’accueil de mon navigateur avait réalisé trente deux milliards de dollars chiffre d’affaire dû à la publicité l’année passée

aussi heureux de savoir que celle qui a fabriqué (en Chine probablement) l’ordinateur que j’utilise pour poster mes billets (ou alors en Corée) pendant la semaine, le week-end, ou les jours fériés, ne paye pas d’impôt ni ici, ni là, parce que, tout à fait légalement (et c’est dire de quel côté se trouve la loi) elle profite de son installation ici et de la perception de son argent là (bénéfice 2012 : de l’ordre de 45 milliards de dollars)

non, il est tout à fait possible que cela ne dise rien à personne, j’ai regardé par la fenêtre, le métro passait à Cité puis s’arrêtait à Châtelet

au dessus de nous, la rue de Rivoli courrait à la Concorde, non, tout ça n’a rien à voir, il y avait dans le journal cette situation dans une ville, une autre ville, Dacca

j’aime tout mélanger, les photographies me sont comme des sourires adressés à moi qui passe, moi qui les prends, moi qui les formate, les modèle, les obscurcis

ce ne sont que des publicités, pourquoi se formaliser, et après tout il s’agit d’un secteur de l’économie qui emploie un certain nombre de personnes ( un nombre certain de personnes)

lesquelles sont rétribuées, certaines bénéficient d’un contrat de travail à durée indéterminée, d’autres font des stages à 400 eu/mois pour faire des photocopies, ou apporter des verres de bières- non d’eau plate, pardon- à des managers surexcités à l’emploi du temps surchargé qui n’ont jamais le temps de rien, et surtout pas de penser aux conditions de travail des personnels (et quoi encore ?)

il se peut que le samedi ou le dimanche même ils emmènent leur progéniture faire quelques emplettes dans ces enseignes qui se fournissent au Bangladesh, tu sais, cet endroit où l’immeuble s’est effondré, faisant près de mille deux cents morts

ce sont des gens (des personnes comme toi, comme moi, une dizaine d’orifices, cinq sens pas un de moins, une peau – ah oui, la teinte, oui) qui travaillent six jours sur sept, dix heures par jour, travail qui leur rapporte dans les trente euros

oui, par mois, soit un euro par jour, oui, le t-shirt charmant, toutes les tailles et tous les coloris, acheté ici 12 sera payé là-bas un demi, il est certain que ce ne sont que des chiffres qui rapportés au produit national brut de cette contrée lointaine (où est-ce déjà ? derrière un mur non ?) ne veulent plus rien dire, non, c’est certain je mélange, je m’emmêle, mais jusqu’à quand cela va-t-il encore durer, ça n’a pas d’importance, non, allez voilà, un contrat

j’en étais au changement, il y a là un long couloir

il y a un moment où il faut cesser de prendre en photos les visages qu’on croise, ils sont trop, trop nombreux à vous imposer, infliger, enjoindre de sourire, ils sont là, vous passer simplement votre chemin

eux sont là, et vantent qui un ballet, qui un shampoing, qui un musée, qui une marque de n’importe quoi et de tout, comme la vie leur est belle, en toutes circonstances, la directrice du fonds monétaire international, ce chanteur, cet acteur

regard caméra, ou ailleurs, ou encore quelque part dans les nues, la voie lactée, encore vaut-il mieux penser au cosmos, oui, pensons-y, Véga de la Lyre, pensons-y plutôt

descendre l’escalier, penser à faire des courses, aller plutôt au cinéma, se souvenir des belles choses, oublier un moment ces regards croisés

penser à autre chose qu’à cette pornographie, cette façon de fixer sans mot dire, sans se cacher pourquoi ? pour vendre ? pour acheter ? faire des courses ? à bas prix ? à bas bruit ?

c’est en ville, dans le métro, une régie autonome de transports parisiens, des milliers de tableaux vivants (plus de trois cents stations multipliés par une quinzaine de panneaux soit quatre mille cinq cents , et autant dans les couloirs, dix mille encarts, dix mille sourires, dix mille regards, dix mille invites à consommer mieux, moins cher, ne pas consommer idiot)

un tourbillon s’empare de ces yeux

ces dents si blanches, ces poils si bien égalisés

un joli maquillage

cette franchise dans le regard, cette confiance, cette indubitable foi dans la bonne action, celle qu’on vous indique

bien sûr que c’est amusant, « jubilatoire », plaisant, jouissif, foin de ces empêcheurs qui vous forcent à penser, non, se laisser aller et guider, bien sûr qu’ils ont raison, évidemment qu’ils  ont des arguments

on peut les croire, la confiance ne se décide pas, spontanée, elle est, elle le restera, arrivée à Belleville

il y avait cette photo d’un chanteur noir placardée sur la porte du tabac, il y avait cette autre

ce gentil sourire engageant, qui me comprenait, qui avait foi en mes agissements, convaincu que je devais être, après ces centaines de sourires, ces jolis yeux, ces magnifiques maquillages, ces charmantes poitrines, ces hommes sûrs et forts, les femmes à leur place, les hommes au dehors, le « travail famille patrie » du Pétain de  la fête des mères de dimanche dernier, les 3 F de l’ordure Salazar (Fado, football, Fatima), les 3 K des nazis (Kirche, Küche, Kinder- l’église, la cuisine, les enfants – il en 3 autres, des K, aux Etats-Unis) convaincu que j’étais de la réalité des choses, des gens et de leurs sentiments, les histoires et les émotions, ces manières de ne pas vous indiquer qu’il y a un chemin à suivre, de vous dire que non, vous ne serez ainsi plus seul au monde, plus jamais, non, souriez à la vie, j ‘ai regardé la rue, le ciel avait un bleu d’acier, des nuages y glissaient, sur le sol, dans la rue, les pavés la bombaient et la lumière, sur eux, s’attardait

 

 

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6 Comments

    superbe, et plein de raison

  • L’overdose donne envie d’aller revoir « Les Yeux sans visage » de Franju.

  • @ brigetoun : merci de votre passage

  • @ Dominique Hasselmann :Ah Pierre Brasseur… et Edith Scob qu’on voyait en chauffeur dans « Holly Motors » (Léos Carax, 2012)… Tout un programme (d’ailleurs Franju me fait toujours souvenirs de son court métrage magnifique, « Le sang des bêtes » tourné à la Villette du temps où (1949 quand même…). Merci du passage (en attendant l’échange vazco…)

  • j’aime les reflets aussi. As-tu remarqué qu’à côté de tous ces visages humains souriant sur les affiches, les mannequins dans les vitrines ont toujours un regard sinistre ? tiens je t’en envoie un par mail, pas réussi à le mettre ici

  • @ ruelles : non mais j’avais remarqué qu’ils ne souriaient pas (quand ils ont un regard aussi : parfois, c’est non…) (merci du passage)

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