Pendant le weekend

Vases Communicants #47

C’est avec grand plaisir qu’on reçoit pendant le week-end Anne Savelli pour ce texte, tandis qu’elle reçoit sur son blog Fenêtres Open Space Piero Cohen-Hadria.

Note de l’auteure : Ile ronde / déchirure tempête, variation pour Dita Kepler, est un texte en cours à paraître à l’automne aux éditions Joca Seria. Il s’inspire d’une des légendes du lac de Grand lieu, près de Nantes. Selon la lédende de l’île de Dun, en effet, un géant est enfermé au fond du puits d’où les eaux du lac ont surgi. Quand le géant s’énerve, la tempête s’abat. 

Monologue du géant

fenêtre tulle Anne Savelli

Tu sais on m’enferme, on m’a enfermé, ce n’est pas de mon fait si on m’a enfermé

c’est mon corps qui

mon corps prend trop de place il faut le réduire

il faut le contenir

m’a dit le juge

j’étais là au palais des juges je voyais défiler les portes GREFFE SALLE D’AUDIENCE TRIBUNAL CIVIL je me suis perdu je suis tombé sur CABINET DU JUGE D’INSTRUCTION CABINET DU PRESIDENT CHAMBRE DU CONSEIL CABINET DU JUGE D’INSTANCE je suis passé, repassé devant la salle d’audience mais elle était fermée, je me suis baissé tant que j’ai pu j’ai regardé par le trou de la serrure il y avait du soleil dans la salle, des bancs de bois, je me suis dit tu ne tiendras jamais là-dedans mon gars, la salle était fermée de toute façon, c’est une salle classée paraît-il (quand personne ne me parle il se trouve que j’entends quand même), j’ai de nouveau longé les couloirs, essayé d’ouvrir les portes (toutes closes, toutes à double tour, toutes avec interdiction). La dernière, très large, la seule large de ma largeur à moi, de géant, la seule qui pouvait me laisser un peu de champ était indiquée, tout en haut à droite, reprenant ces lettres carrées dorées, les mêmes que celles qui indiquent la CHAMBRE DU CONSEIL et le CABINET DU PRESIDENT, était donc dite WC. J’ai remercié mais je n’avais pas besoin, non. Ce que je voulais c’était sortir, quitter les lieux juste avant d’y être enfermé.

On a pris la pierre et on l’a posé sur ma tête, la pierre la plus lourde du monde et je me suis retrouvé dans le puits sans savoir comment, les couloirs peut-être et les portes fermées m’avaient, quoi, filé le vertige ? Je ne sais pas, je n’ai jamais pu faire la jonction entre le tribunal et le puits, ce puits qui est un gouffre et je suis là avec cette pierre sur la tête qui dira depuis combien de temps ?

C’est ton corps trop lourd m’a-t-on dit ton corps qui est trop grand il effraie on ne peut le contenir. On ne peut faire de toi un objet de curiosité, tu comprends, ce n’est pas possible, un monstre de foire tu t’y vois ? On n’est plus aux temps reculés des freaks. Tout cela n’est pas digne, n’est pas noble, tu es mieux sous ta pierre

c’est le juge qui parlait

le patron du cirque les voisins et le journaliste opinaient du chef, comme on dit.

Depuis je passe sans cesse, chaque jour, chaque nuit, en esprit, des couloirs du tribunal au puits qui me contient, qui me contient à peine, esquisse une géométrie à partir de souvenirs de portes, de lettres carrées dorées qui, pour tout un chacun, font lever la tête tandis que je baisse les yeux. Mais ce sont moins les formes que les matériaux qui me reviennent, le bois, le revêtement capitonné,  et encore le velours qui cache la salle d’audience, je suis sûr que tu comprends ça.

 

Ile ronde / déchirure tempête

variation pour Dita Kepler

 

Texte et image : Anne Savelli.

 

Merci à Brigitte Célérier pour sa toujours attentive et efficace recension des autres vases communicants, qu’on trouvera ici. 

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