Pendant le weekend

Atelier été 18

 

On illustre seulement – iconographe était le métier de l’ami photographe – on ne sait pas exactement où se dirige cette expérience. Aller.

  1. consigne.
    se concentrer mentalement sur une idée très simple : je reviens dans un lieu quitté il y a longtemps, mais chacun a un nombre très limité de ces lieux susceptibles de provoquer cette sensation – les lister – puis traiter de ce retour, mais impérativement à la 3ème personne

 

c’était la ville qui voulait ça, cette ville-là, ces abattoirs-là dans lesquels son oncle avait travaillé du temps où on mangeait ces bêtes-là – aujourd’hui, c’est passé de mode – il vendait du porc en Chine et achetait du bœuf en Argentine –

faut que les gros aient à bouffer faut que les riches puissent se goinfrer, faut que ça saigne / faut que les mandataires aux halles puissent s’en fourrer plein la dalle du beeftek à huit cent balles –

ou alors « côte à l’os pour deux personnes, tu connais ? » disait Léo qui vivait sur cette partie de la ville où à présent se trouve un restaurant d’entrecôte et frites à volonté, à peine trente euros aujourd’hui, une blague – la porte Maillot et la viande, le sang, celui du bœuf qu’on met au vin pour l’éclaircir, le pif, celui qui tache dans ses bouteilles en plastique, rouler dans le caniveau, les morts de la rue, ceux de la Méditerranée – trois cents mille ? quatre cents mille ? quelle importance ? – tandis que les puissants se pavanent, « faites entrer la Russie », les fous aussi – enfin pas si fous : au nord de la ville, justement se tient, dans un autre parc que celui-là, une réunion de marchand d’armes, ils sont des milliers à venir montrer aux autres lequel d’entre eux a la plus grosse, la plus puissante, la plus performante – c’est beau comme à l’antique, à l’ancienne on dit, c’est une merveille, il se nomme des expositions, il y a un des tarmacs de cette ville-là où hier et aujourd’hui, on vend des avions (la guerre, c’est du lourd) : les affaires le sont, on aime négocier ; on a des trucs à vendre ou à acheter – le type, avec sa barbalakon, le bras droit de l’autre cintré et sa bobonne providentielle – ou le gauche je ne sais plus – qui indique « nous savons négocier et connaissons la valeur de l’argent qui nous est donné » ce cynisme, cette fatuité, ce goût pour le pouvoir, la plus grosse, le viol, l’agression : c’est beau une ville la nuit disait l’autre, ouais, c’est beau, c’est propre – aujourd’hui il y a quelques millions d’individus qui survivent, bientôt à son centre, on fera payer l’accès, c’est normal, tout est normal, tout est enfoui – ses réseaux, ses conduits, ses égouts – il y a une grève dans les catacombes, il y en avait une dans un hôpital personne n’en parlait – un peu ici ou là – et voilà que sa résolution fait les grands titres ce matin, c’est à mourir de rire, une ville, une capitale, un endroit ou dormir respirer mourir en paix – il fait beau, une espèce de brouillard noie un peu les immeubles et les fait disparaître sous un tulle magique, la ville est belle, on oublie les ordures, on oublie les déchets, les eaux usées et les matières rejetées, une ville un parc un espace vert des arbres

« gazouillez les pinsons à soulever le jour » – tu te souviens ? il se souvient, oui, il y a belle lurette, dix lustres seulement – ça avait eu très peur, ça avait défilé dans les rues, sur les champs pour honorer et signifier l’amour que ça éprouvait pour ce grand chef de guerre, un général, comprends ça, un vrai un dur un tatoué – on ne sait pas s’il était tatoué et sa bobonne à lui, on l’appelait comment ?

Yvonne oui (

 

il y avait aussi l’autre, « Liliane, fais les valises on rentre à Paris ! » disait-on qu’il lui disait, le Georges (enfin c’était lui qui le racontait…) – ils vivaient en banlieue nord) ses chapeaux et sa vestiture noire, dans la DS du côté du Petit Clamart (la peur, les armes, la ville…) – il y retournerait, il y vivait, ce n’était pas « sa » ville, n’appartiens jamais à personne disait l’autre avec ses gros bras –

tatoué lui, très probablement, on l’avait entendu, hier, qui parlait d’un autre de sa corporation, lequel avait tué à coups de poing sa compagne (c’était loin, et dans le temps, et dans l’espace, il y avait prescription) que « la rédemption existe » il voulait bien le croire, même si ce chanteur-là avait déclaré (disaient les gazettes) « emmerder ceux qui ne voulaient plus le voir sur scène à chanter, se pavaner pour une défunte infante » ou quelque chose comme ce genre de style – il y a des jours où on devrait s’arrêter, on devrait savoir et reconnaître le moment où il faut mettre un terme à la description à la Gustave, à la Honoré – mais pas à la Marcel, non – l’adoration pour ces écrits, ces lectures, ces histoires – pour les chansons, celle qui « Gracias a la vida »

écrite et chantée par Violeta Parra – une belle chanson, une magnifique chanson – Colette Magny la chante doucement – mais Violeta, il faudrait dire pourquoi, Violeta, à vos jours , vous n’aviez pas cinquante ans, Violeta, vous mîtes fin

 

 

On va trouver quelque chose pour récapituler (ça a l’air de se profiler pour quelques dizaines de textes, apparemment si j’ai bien compris chacun son rythme chacun sa croix) – ça part dans n’importe quel sens mais ce sont des souvenirs – la fin des années soixante dix, je devais loger dans le 11 limite 12, il me semble – je ne sais plus exactement (je tente de me souvenir de ce trajet de métro, jamais fait ou alors si pour quelque concert, probablement à la nuit – survient simplement l’affect en montant les marches qui menaient au pont (pourquoi passer par Pantin, alors que c’était plus vers la Villette ? mystère)

2. consigne : à nouveau cette problématique du retour, quel que soit le lieu qui provoque cette intensité de souvenir ou d’émotion, mais on gomme le narrateur, on ne retient que l’image fixe devant soi, si possible sous forme d’un paragraphe monobloc

(1970 champ)

(1979 contrechamp)

 

 

 

ce qui revient c’est la boue d’abord, la pluie, sûrement, les allées pavées et la longue perspective qui vient du métro, ce doit être nord sud un axe, c’est au nord complet, il est peut-être deux heures de l’après midi, c’est l’automne et il pleut un peu, les pavés la boue, ça ne sent plus mauvais, au fond de l’image,il y a un escalier en volute qui va à une passerelle qui traverse le canal, un plan incliné sur la gauche est fermé, condamné perdu inutile et superflu, l’eau est noire lente perdue ça n’a pas de sens, ça s’écoule les gouttes flic flac sur l’eau rien ne se passe jamais comme on voudrait, ici étaient les marchés, aux bœufs aux moutons aux porcs, les bouveries les bergeries, sur ce côté-ci vivaient encore les bêtes, après le pont, après le canal, leur styx, gravissant le plan incliné en troupeaux, en meutes en files indiennes ça se bouscule, ça veut passer, ça crie ça hurle ça gueule et puis là-bas elles étaient mises à mort (il y avait là des fleuves de sang, des flux d’os et de chairs, des viscères et des peaux, nourrir cette ville-là : il n’y a plus rien), le pont sur le canal domine un champ de boue, ce ne sont plus des travaux, au fond sur la gauche – là se trouvait le sanatorium : bien sûr, il y a un plan dû à l’architecte Janvier – le saint qu’on adore à Naples : son sang se liquéfie deux fois l’an, si les souvenirs sont bons – le premier mois de l’année tout autant – le type était fort il se prénommait Louis, et avait ainsi dévolu, sur cette rive sur la gauche, le gris du ciel, les voies de chemin de fer hors d’usage, le bord de cette eau noire, la pluie la terre qui colle aux bottes des terrains vides à construire – la ville allait grandir – et puis plus rien, non, un scandale et maintenant au fond, au loin, un préfabriqué qui abrite la bibliothèque de l’institut des hautes études cinématographiques, deux étages algéco, escaliers extérieurs, vingt mètres sur dix peut-être, électricité entrepôt tables chaises chauffage silence calme – institut remplacé dans sept ans par la fondation européenne des métiers de l’image et du son – on n’en sait rien on s’en fout – on dit la vérité ou on est sincère ? – inconnue à cette adresse aujourd’hui, il y a un cabaret, il y a quarante ans c’était la boue, la pluie, la recherche sur le téléphone blanc en Italie à la fin des années quarante, juste après guère – ou alors c’était autre chose, l’image était là, elle donnait à voir, à l’arrêt sur la passerelle, rien ne bouge plus, il n’y a que peu d’âmes qui vivent, il pleut c’est Paris

 

 

3. consigne : toujours en prenant ce point spatial d’ancrage d’un narrateur qui revient (1ère proposition), et le passage à la description visuelle (2ème description), et si on regardait ce qu’il y a dans le dos du narrateur ? derrière, ou sur les côtés ? toujours dans l’idée de solidifier le territoire qui peu à peu devient fiction

Il suffit de se retourner – 79 89, un détour de dix ans : au loin sur la passerelle, au loin c’est la ville, la vraie, ici c’est un promontoire, un lieu où personne ne va, peu, même pas, d’ailleurs puisque c’est l’hiver 87, on compte les entrants les sortants on les compte, on appuie sur la petite manette du compteur, les trois arbres sont au bord du rond point, une darse s’ouvre à gauche, les ateliers de quelque chose, sûrement, les lieux sont dans les rouges, les gris, ici on compte, il y a aussi le pont de chemin de fer qu’on peut emprunter aussi – on ne fait que compter, on ne quitte pas des yeux la sortie, l’entrée, là où on compte, les gens qui passent, les cyclistes, les coureurs à pied les vieux les jeunes les chiens (non, on ne compte ni les chiens ni les rats : ceux-ci nagent parfois, croisent un pousseur, un nombre indéterminé d’images, et des hommes et des femmes, et ce chanteur, Jacques Higelin qui domine le lieu

ou qui s’amuse au dragon, cette image-là, dans le temps, la ballade pour sa fille et la mienne qui s’endort sur mon épaule à cette jolie évocation, ensuite on sera à l’abri mais pour le moment s’il pleut on cesse de compter mais c’est la seule éventualité – le calendrier est fixé ailleurs – on compte, on regarde on s’intéresse on gagne sa vie on s’échine à rester sur ses jambes on ne sait pas encore qu’on sera, bientôt dans quelques années, deux trois peut-être, père – le canal, passent les péniches, les souvenirs de Simenon, les images de Maigret, Jean Richard ce type qui avait un cirque, amuseur burlesque drôle des années de jeunesse, quelque chose, rien de toute cette histoire n’est connu, la venue pour les recherches de cinéma, oui, mais tout à changé, il n’y a plus de boue – c’est de l’herbe, ou des pavés, du minéral qui dure, solide, et puis ces bizarres constructions, on est au dessus de cette eau noire – pour travailler, une musique dure vingt six minutes, répétitive, c’est Moondog lamentation d’oiseau, étendu – il y avait Geneviève Brisac dans le poste, on a éteint, on a écouté ensuite – on ne relit pas, on entend cette musique continue, une espèce de boléro, vingt minutes : on se retourne, là-bas à l’est la banque a réinvesti dans les anciens moulins silos à blé farine de pain, cernée qu’est la vie, renouveau, reconstruire, haïr et détester ces investissements, cette façon de se dire au monde alors qu’ici même meurent les noirs de peau, ici même s’échinent les esclaves comme soi, c’est le matin qu’il faut les voir débarquer, emmitouflés et hagards, descendre des bus de nuit, nettoyer pour les autres, vider leurs poubelles, aspirer leurs ordures, un produit de chiotte pour que ça sente bon le travail, le bureau, la banque l’assurance, ici, coin de ville désespérant, compter, attendre, celui qui passe, cette autre, le chien, parfois la pêche, vélos plus un, puis encore et encore, huit heures de suite deux pauses d’un quart d’heure, pisser ? Non, trop loin, ou alors dans un coin, là-bas derrière, contre le mur – travailler, jusqu’à la nuit, noter, tous les quarts d’heure le compte qui s’est inscrit dans la petite fenêtre – c’était quand, déjà ?

 

4. consigne : et si on était projeté, mais toujours en regardant ce même point, loin vers l’arrière, ou n’importe quelle autre direction, et qu’on verrait de bien plus loin tous ces éléments restés dans le souvenir (et uniquement par ce qu’on en retrouve mentalement)

Il faut se méfier de cette saloperie de consigne – toujours bien sûr – j’ai regardé derrière moi, le pont de chemin de fer ; devant moi l’autre passerelle, les moulins transformés en bureaux, les pochettes des types leurs sacs qu’ils portent en travers de leur vestes, leurs chaussures de faiseur et leurs chemises repassées – il n’était pas dix heures – attends je relis la consigne – non pas maintenant, je repose sur la platine le disque, la version longue de la lamentation de l’oiseau avec la clarinette basse comme dans cette chanson d’Antonio Z. – à ma droite le truc où on donnait les films d’Agnès Varda

, un jour et un autre ceux du feuilleton de Rainer Fassbinder

toute une nuit – la place d’Alexandre à Berlin, à ma droite les miroirs tournés vers l’intérieur, ici se reposent parfois des malheureux, on passe, à l’été des jeunesses viennent bronzer, en me tournant à main gauche, juste là, il y avait des bals tous les dimanches,les jeunes gens venaient rire et boire de la bière, les vieux tout autant d’ailleurs, il y avait aussi beaucoup d’autres personnages qui s’arrêtaient là, non la musique on s’en fout pas mal – ils ne parlent pas comme ça, ils sont polis et les vieux ont peur – un petit peu – un peu des jeunes, de ceux qui ont le front de croire que le monde leur appartient, et qu’ils en feront ce qu’ils en voudront et cette peur est tellement déplacée, et c’est ce déplacement qui la leur rend si audible alors ils l’entendent et l’écoutent, elles et eux, on s’en fout, il y avait là cette dame, si charmante, passés les quatre vingts, employée de bureau de soixante à deux mille cinq, sa robe cette blouse fond rayé fleurie un peu comme un croisillon sur lequel grimperaient les plantes, des fleurs dans les roses, fond bleu, sans manche, assise là sur cette espèce de banc merdique – un banc sans dossier qu’est-ce que c’est un tabouret augmenté pour faire beau – il y avait cette dame – j’ai entendu avant hier (vu plutôt, quelque chose sur ce qu’on aime à intituler « réseau social » quelque chose d’abject qui colporte n’importe quelle outrance n’importe quel outrage – les robots veillent et ne voient rien malgré tout) j’ai entendu dire que cet architecte designer (prononce dizeineur s’il te plaît) disait ne posséder ni téléphone portable ni ordinateur – formidablement hors du monde – ignoblement intestin, son aura déjà mauve et passée – j’avais entendu dire aussi qu’il possédait une maison à Burano – décorée dans le plus pur style zen, un tapis un lit une lampe – j’aime assez ces sornettes et pendant ce temps coule l’eau sous les pieds, il a plu tout à l’heure, on attend un coup de semonce lors de la réunion dans un hôtel de luxe de Singapour, la fin des essais nucléaires de Mururoa, tu te souviens – cette dame qui me parlait, et ses yeux se mouillaient – quelque chose qui remonte à la fin des années quatre vingt dix, le temps passe, les lieux se chargent d’émotion, les visiteurs, les usagers, les gens qui jouent au ballon, ceux qui prient, ceux qui élèvent leurs enfants, cette histoire de communauté à vomir, attendre un peu que le flot des rancoeurs se dissipe, que la haine retombe, que la joie demeure encore en notre âme – cette dame était un peu brune, je me souviens m’être dit qu’elle devait (comme ma grand-mère) se teindre les cheveux – regarder droit devant soi, au fond de la perspective, non ne bouge pas, reste là, ne bouge pas attends seulement s’il te plaît, ne la fixe pas – c’était cette poésie dite par Serge Reggiani, notre amour reste là têtu comme une bourrique non, ne t’en vas pas… – assise sur ce banc malcommode, oh moi vous savez ce que j’aime lire… ce que j’aime ça… Danielle Steel… une petite goutte d’eau s’est mise à couler sur le côté de son visage, il y avait peut-être un peu de vent, la vieillesse, le sourire, elle a regardé ailleurs, des gens passaient, un enfant sur un petit vélo bleu, sa mère son père qui le suivait, le sourire du môme ah oui, disait-elle, oui, lire j’aime tant ça…

 

5. consigne : Où comment l’art des détails de tout ce qu’on ne remarque pas peut conférer au lieu de départ sa poétique et sa présence… 

On doit à la vérité de dire que le lieu de cette ville n’est pas non plus tellement extraordinaire sauf qu’il s’agit d’un parc – une ville sans parc ne serait pas une ville, elle ne le serait pas non plus sans auto – de nos jours, on y roule en vélo, n’importe quel moyen de transport, bi-roues ou unique, ou trottinette, n’importe quoi, ils sont assez emportés par ces choses qu’ils font agir eux-mêmes, ce sont des espèces de machines simplifiées – de nos jours la connerie ambiante fait qu’elles sont toutes connectées, comme nous-mêmes d’ailleurs – alors ça sue, ça court ça crie ça joue à l’été mais hiver comme automne, dès que le nuit tombe le calme, assez tôt, revient avec elle enfin – encore quelques uns qui s’en vont, sur leur vélos rejoindre les nouveaux quartiers de Pantin, si c’est l’hiver, il gèle on ne les voit plus, il y a toujours quelques volatiles pigeons ou autres qui passent, rient crient se posent,

sur la passerelle tout un attirail de filins, de tubes, d’acier peints en noir, chromés, ajourés des lumières comme s’il fallait qu’il en pleuve, à la nuit, certaines seulement certaines seulement – les tortillés du cerveau avaient même installé sur le haut des escaliers (il faudrait regarder si l’objet qui devait avoir coûté dans les vingt ou trente mille euros quand même, mais on est riche, on a de l’ambition, on voit loin, ici – il n’avait jamais fonctionné) un parallélépipède noir qui couvrait l’entièreté de l’accès par l’escalier, afin de compter les pékins passant dessous – on passerait sa vie à chercher des choses sur les images – on attend la nuit et les petites lumières bleues finiront par s’allumer, et le temps passera, la nuit viendra, on n’entendra plus trop de cris de pleurs ou de rires, les vieux marchent difficilement, les escaliers, non merci, les mômes se font disputer, quelque femme enceinte se tient les reins, les petites lumières bleues ne s’allument qu’à la nuit mais le reste du temps elles sont là, sans prétention, sans trop de montre ou de presse, elles sont là dans leurs petites coquilles rondes et protégées par quelques aciers noirs eux-aussi, minéral noir et rouge, le chrome, l’aspect le paraître, les filins d’acier, les courbes et les angles aigus, quelque chose de piquant et d’affreusement efficace, la chose a trente ans passés et tente par tous les moyens à sa disposition de faire oublier que là, ici ou par là – c’est cette même illusion ressentie en se promenant dans cette petite ville – toute pareille à n’importe quelle autre peut-être – à la suite de cette émission de radio, le matin même, le nom en avait été cité, Jedwabne et la curiosité l’emportant, il a fallu s’y rendre de la même manière que celle qui prend pour retrouver les traces de ces petites lampes bleues qui, à la nuit, marquent la passerelle et le toit en forme de vague qui fonde la galerie qui relie les deux portes, une route droite, deux escaliers qui mènent à une passerelle, les trois ou quatre marches pour se rendre sur le petit promontoire duquel on aperçoit parfaitement les trois arbres et l’entrée du parc par le canal, où on se tenait, gagner sa vie pour ne pas la perdre, cette même illusion, cette petite lumière bleue, cette façon de vouloir oublier et de mettre entre soi et le monde quelque chose qui fera qu’on ne le haïra plus – il fait doux, il fait humide, cinq heures du soir

 

consigne 6 : une transition : se saisir des noms propres associés au lieu initial, ce sont les noms de rues, mais aussi de lieux sociaux (écoles, piscine ou espaces culturels), voire de personnes (médecin, instituteurs), et associer une image texte à ces noms propres, se déformant l’un par l’autre 

Intermède

Ce territoire dispose de cinquante cinq hectares, c’est un parc ou un espace vert, pelouses et arbres un certain nombre de ce qu’ils nomment jardins, des lieux couverts d’asphalte d’autres de pavés

qui interdisent aux patins de rouler et ne facilitent pas la marche des humains, on a disposé là-dessus ce qu’ils appellent équipements, par exemple des salles de concert comme ici une espèce de tente appuyée

attachée agrégée à des potences rouges, il y a là beaucoup de rouge qui évidemment complémente (comme ailleurs) le vert, on a posé au dessus du canal dit de l’Ourcq (un affluent de la Marne il semble) deux ponts dits passerelles uniquement accessibles à pied (aux humains – pour les volatiles, rien de spécial) (et pour le reste…) mais comme le pékin (dit-on la pékine?) aime le vélo, on a posé le long des escaliers des espèces de petites rigoles (sur cette passerelle-ci) (l’autre est en plan incliné d’un côté, de l’autre des escaliers fixes, deux, à évolution carrée ou ronde, et donc pour le passage des vélos, c’est un petit peu niet) rigoles où le (ou la) fondu du biclou peut poser les roues de son engin, sa monture si tu veux, et pousser (s’il monte

– et s’il descend

) retenir pour dépasser l’obstacle (un détail du même ordre que les lampes bleues qui marquent et l’axe du parc et la vague qui protège la galerie – voilà). Pour qualifier cette surface d’un cartésianisme peut-être étroit, l’architecte (un jeune type a gagné le concours lancé peut-être bien en 83 par tonton, ils étaient un nombre incalculable, plusieurs centaines dit-on,

 

et pof, un jour ce fut lui) (l’image est plus tardive) il a opté pour une trame orthonormée sur toute la surface du parc, de l’espace (la surface de l’espace) laquelle voit ses divers croisements d’abscisses et d’ordonnées marquées à des distances parfaitement régulières de sortes de bâtiment (ils sont intégrés dans des bases carrées, bétonnées et cimentées de – je suppose – une vingtaine de mètres de côté) évidemment tous rouges comme le sang des bêtes, très probablement, intitulées (par un sens du deuxième degré qu’affectionne sa corporation) (mais aussi le public – ou les – au(x)quel(s) elles sont destinées) ( il ne réfuterait certainement pas le premier, cependant) (degré je veux dire) intitulées folies donc comme celle où Marie-Antoinette dans le parc du château de Versailles etc. C’est aussi, et très certainement, que ce lieu est prédestiné à une certaine élite de la nation socialiste d’alors – ou alors aimée et désirée par crâne d’oeuf lors du scandale (il eut lieu sous son règne – la gabegie financière eut lieu alors que le bougre était ministre des finances – son bureau du Louvre, tu te souviens

avec le film de Depardon), cette élite donc plus tard intitulée caviar pour bien montrer, représenter, signifier une appartenance à une certaine disposition financière (sinon classe) dont l’État veut la croire capable : les divers équipements qui stationnent là en effet ne sont guère accessibles aux pauvres, aux gueux gueuses, le parc, ses espaces, ses EPIC (établissements publics à caractère industriel et commercial) (tu largues le « caractère » si tu veux bien), son air, son être même, lui, oui, et c’est probablement ce qui fait de cet espace un havre

 

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2 Comments

    lu et aimé… les photos ajoutent
    moi en vingt minutes dont quinze à écrire dans file d’attente : bien plus bref et puis ennuyée parce qu’en recopiant une faute de frappe et en demandant correction ie me suis plantée… et du coup c’est affreux… n’ose pas demander nouvelle correction, le ferai en envoyant le 2
    de toute façon toute petite chose à côté de votre richesse et lyrisme

  • J’admire. Et aussi les photos d’artistes qu’on aime. C’est bien parti.

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