Pendant le weekend

Atelier 18.26

26. consigne :  révélation

remonter à la première expérience, pas forcément sur le lieu du récit, que cela remonte à l’enfance ou à un voyage, où la ville soudain nous soit apparue comme concept

 

On a dit un tournant et je n’ai rien vu – depuis le début je n’ai rien vu et je ne vois rien, je me suis dit « j’aurais mieux fait de prendre Lisbonne, Gênes ou Rome (circonflexe ou grave, je ne sais plus) » et puis non, ce sera autre chose, c’est que le monde avance avec ses blessures, il est quatre et demi, les moustiques piquent, il fait vingt trois, on annonce la canicule, en Grèce brûlent les hommes et les enfants et les femmes, la côte est du pays, la ville où est-elle je ne sais, mais il y avait il y a cinquante huit ans de ça, pratiquement jour jour

sur le tarmac de la Ouina un Constellation, quatre moteurs à hélice, mais je crois déjà avoir raconté ça tant pis, quatre enfants et leur mère plus une de ses cousine et sa fille, et tout ce joli monde s’en allait d’un pas joyeux se rapatrier – il n’y avait pourtant pas de rapatriement, tout au plus un déménagement – et presque autant que la passerelle, le tarmac est le lieu où se déroule cette espèce de prise de conscience non pas de vivre et d’être en ville mais du reste du monde, il me semble voyant ce jour-là depuis cette nuit-ci, il me semble que le monde s’est solidifié ce jour-là, s’est transformé en quelque chose de dur, de violent, de blessant et encore n’avais-je que sept ans – c’est cette conjonction aussi du fait de la disparition de mon père durant le même mois, vers le vingt – je n’aime plus l’été, ou l’ai-je jamais aimé ? il y avait là-bas cette permanence du climat, toujours semblable – le plomb en fusion pesait sur la tête et les épaules la plupart du temps, mais on s’en fichait, on balançait des bassines d’eau sur celui ou celle qui criait, sur la terrasse aux tommettes rouges et rectangulaires « au feu les pompiers » en haut de la maison de mon grand-père, permanence du souvenir, et puis l’escale à Nice-Côte-d’Azur

et là

le trouble a dû s’emparer de ma jeune conscience, j’imagine je ne me souviens pas de mes pensées je sais pourtant que le hall me semblait assez étendu (j’y suis retourné depuis : il n’a rien de particulier, spécial, étrange ou quoi que ce soit : un hall d’aérogare

) je suçais mes doigts, annulaire et majeur de la main gauche et j’avais une espèce de peur, le reste du monde, donc et puis sans doute aller aux toilettes, ou me suis-je perdu, dans quelle disposition était ma mère, mes sœurs mon frère je ne sais, l’escale avant le retour pour Paris – le retour quel retour… on attendait sans doute de me retrouver j’étais perdu, j’errai seul dans cet aérogare, j’avais sans doute quelque chose comme de la peur mais je ne m’en souviens pas, il y avait sans doute quelque chose de dramatique – allait-on me laisser seul errer à Nice dans cet aérogare d’un pays inconnu, ça ne m’est pas venu à l’esprit – et d’esprit d’ailleurs il me semble bien me souvenir que je n’en avais pas un atome – « et de lettres que les trois qui forment le mot sot » je me souviens, Cyrano

– cette journée-là on me retrouva j’avais disparu et j’étais réapparu, c’est ce jour-là de juillet soixante, non pas la ville mais le monde mais est-ce autre chose que la ville, le monde, à cet âge, je ne crois pas, la ville n’existe pas c’est le monde entier qui est une ville, au ciel passent les avions qui vont se poser à Roissy, il n’est pas cinq heures, les rotations, l’un d’entre eux, demain à la même heure, et la peur au ventre peut-être, mais je ne me souviens pas d’elle, je ne la vois pas, je sais qu’il y avait du soleil, Nice-Côte-d’Azur mais qui n’avait rien de spécial, c’était le soleil de l’habitude des jours, je ne l’aime pas tant depuis les quelques coups fiévreux qu’il m’a infligés, je ne le déteste pas, ma peau a tendance à noircir vite, quelque chose de l’Afrique, celle du nord, quelque chose qu’on emporte avec soi, un grain une douceur un pli, je me souviens de ces avions qui passaient au ciel et qu’on saluait en criant, mains et rires, « au revoir D. » criait-on, nous la reverrions plus tard, elle vivait ici depuis des années, le soir même ce serait Orly, comment l’aurais-je su, la quatre cent trois bleu nuit, la promenade dans les rues de la ville, cette ville-là, une autre, ensuite le fleuve et le lion de Denfert

la place du Carroussel

et l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois

jouxtant la mairie où un certain mois de septembre – la fin de l’été, la fin des vacances, le soleil qui brille encore mais les fleurs qui rouillent – j’irai déclarer la mort de ma mère un matin vers dix heures, celle-là même qui ce jour-là ne me punit pas mais m’embrassa me serrant fort de la peur qu’elle avait eue de me perdre et du soulagement de me retrouver, avait-on fait appel au personnel de l’aéroport comment savoir, comment l’aurais-je su alors, sur le tarmac de Nice-Côte-d’Azur peut-être un peu perdu mais sans angoisse, sans trop de peur, une sorte d’inquiétude étrange, autre sol autre pays autre vie

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