Pendant le weekend

Atelier d’été 18.29

j’ai tenté trois façons mais c’est assez faux – il n’y a personne, il me semble – insincères sans doute que ces interventions – peu importe on s’exerce et je n’ai pas regardé les archives des entretiens, c’est peut-être dommage – je me suis documenté sur l’histoire de ce pan de ville mais ça ne m’a avancé que peu – il n’y a pas de faits divers, il n’y a pas de fin, il n’y a que des paroles plus ou moins dictées par des considérations qu’on absorbe – je ne vois pas ces gens-là, il y a dans la situation d’enquête quelque chose de trouble et d’inutile, qu’on sait devoir s’achever rapidement (heureusement sans doute) et parler vrai pour celles et ceux qu’on interroge ne veut rien dire (on ne parle pas à quelqu’un, en réalité, on parle à l’enquêteur qui est une émanation d’un vague et flou supérieur qui appartient à l’ordre : j’illustre sans que ce soit en relation sinon abstraite de photographies prises hier en avançant sur la passerelle)

consigne 29 :

rencontrer : dans ces lieux que nos descriptions construisent, des personnages qui sont autant d’énigmes – dans les fiches, voir la façon dont Danielle Collobert les fait apparaître, en leur laissant cette capacité d’augmenter encore l’énigme plus que la résoudre – possible envoyer plusieurs contributions pour cette proposition

30.1

il ne fait pas toujours beau sur Paris,me dit-il, c’est même plutôt le contraire, on a gagné c’est vrai mais est-ce que ça suffit à nous donner du courage ou l’envie de continuer, je ne suis pas sûr, c’est une époque difficile, comme toutes vous me direz, peut-être mais c’est difficile, je me rappelle qu’à l’époque où j’avais vingt ans, c’était la simplicité même pour trouver du travail, il suffisait de demander ici ou là et on était pris, se présenter simplement, alors qu’aujourd’hui les cévé, les lettres de motive, les recherches sur internet, les traques, les chasseurs de têtes, tout ça a bien changé, on en était à ce moment où j’avais à peine quarante ans, on sortait de ces histoires de mai soixante huit, j’avais trois mômes à nourrir, je travaillais là-haut et j’ai tout vu de ma fenêtre, se construire ce truc, j’ai emmené mon fils qui voulait aller voir ce groupe quand ça a fermé, ils se sont battus c’est certain mais ça n’a rien donné, comme toujours comme aujourd’hui, ça n’a rien donné, il faisait aussi du skate-board sur la piste qu’ils avaient construite là mais pour vous dire l’état d’esprit d’alors c’est qu’on avait confiance dans l’État, ce n’était pas quelque chose contre quoi il fallait se battre, la plupart des gens ils avaient le goût de l’État, ils savaient ce que ça voulait dire, peut-être parce qu’ils avaient vécu la guerre ou qu’ils savaient ce que ça voulait dire que la sécurité sociale, je ne sais pas, moi j’ai fait l’Algérie et ce qu’ils appelaient la pacification, la purification oui, mais on avait quelque chose qui y croyait c’est sûr que pour moi, ce n’est pas exactement pareil que pour le reste des gens, non, pour moi j’avais des mômes, ma femme bossait, c’était le début des femmes qui travaillent, vous n’avez qu’à voir comme ça a changé, ici c’était le sang des bêtes, et aujourd’hui on n’en mange plus, tout ça a changé en mieux ou en moins bien on ne sait pas le dire, j’ai toujours vécu là, depuis les années soixante, au sixième, là

j’avais la vue sur le chantier, je voyais ce qui se passait et j’aimais ça, ça a changé mais en mieux, je sais bien que tout est parti maintenant il n’y a plus rien, il n’y a plus d’usines, il n’y a plus d’ateliers, mais à l’époque c’était des gens de peu qui vivaient là moi comme fonctionnaire j’avais une place à part mais il ne faut pas croire on n’était pas payé des mille et des cents non plus, je vous parle de ça, il n’y avait même pas de goudron ou de pavés sur la terre battue, la boue, et puis voilà il y a eu aussi toutes les affaires je ne veux pas me mêler de politique mais quand même les diamants de Bokassa ou les avions renifleurs, dire que ce type est encore appointé par la République ça me donne envie de vomir mais qu’est-ce qu’on peut faire, il y aura toujours des gros et des maigres, on ne peut pas revenir là-dessus même si on a fait semblant d’y croire mais pas moi, non, alors là pas moi, c’est qu’on a toujours été gaulliste et puis après la gauche alors là, la vraie chienlit oui, mais pas pour ici, il y a eu cette femme qui disait « la bourse j’en ai rien à cirer » vous l’avez connue ? elle devait y être passé parce que c’était un chaud lapin tonton hein, mais je ne l’ai jamais porté dans mon coeur celui-là et pas parce qu’il avait été collabo un temps ou quoi, non, on ne peut pas en vouloir à ces gens-là dans ces époques-là ils n’avaient pas trente six solutions non plus non, je ne l’aimais pas parce qu’il était de gauche c’est aussi simple que ça, maintenant ses successeurs les Hollande ou les Macron, cette compagnie-là est tout aussi pourrie que la précédente alors qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ? on est bien obligé de suivre et de payer nos impôts pas vrai ? et vous alors, vous cherchez quoi au juste ?

30.2

c’est un coin de ciel bleu, c’est tout, un moment de tranquillité, avec le chien, un moment de calme et de silence il en faut, il en faut, je ne viens pas tous les jours, mais quand je viens je peux rester une heure et j’admire les arbres et les oiseaux, je marche il faut se tenir en forme, je marche et je pense, il n’y a pas grand-chose à penser à nos âges, n’est-ce pas monsieur ? mais parfois il faut y tenir, à cette pensée, nous n’avons plus que notre santé à nous préoccuper, il est bien tard il faut que je rentre on se recroisera peut-être au revoir au revoir

30.3

j’ai commencé à travailler ici avant que ça n’ouvre, début des années quatre vingt il ne me reste que deux ou trois ans à tenir, au début ça avait l’air neuf évidemment mais ça marchait ça avait une autre allure, c’était quelque chose de nouveau, ça avait cet esprit de gauche exactement comme vous dites, ça avait cette qualité-là, on y croyait à ce moment-là, on en avait soupé c’est vrai aussi, on se disait qu’il allait arriver quelque chose, les riches allaient planquer leur fric en Belgique ou en Suisse et puis ça s’est calmé, vous êtes trop jeune pour le savoir mais à cette époque-là, on avait vingt cinq ans de droite derrière nous, je suis de quarante neuf alors j’ai connu ça, non au début c’était bien il y avait une âme ou quelque chose, bien sûr les affaires mais c’est la France aussi bien, évidemment je me souviens de Fabius, sans parler de Mazarine (non mais quel prénom…!) ou du crabe à tonton et son médecin « non tout va bien » hein, mais vous vous souvenez de Fabius maintenant c’est un vieillard et son fils a fait de la prison, bon, mais il se disait pas choqué, non quand même pas, mais « troublé » par les agissements de ce Jaruzelski, cette espèce de robot à lunettes teintées, cette honte tout autant, le pauvre chéri fabius plus jeune premier ministre de la France, tandis que ses services dynamitaient le Rainbow warrior, mais, non non promis juré il ne savait pas, d’ailleurs dans la plupart des cas, c’est comme aujourd’hui, ils ne savent pas ce que font leurs subordonnés c’est quand même un peu dingue, non, et puis voilà c’est devenu quelque chose d’un peu inerte, il y a eu ces sales types, l’autre avec son odeur sur le pallier qui était assez marrant quand même, ma mère l’aimait bien parce qu’il portait beau qu’elle disait – cinq minutes douche comprise, vous vous souvenez ? – marrant quand il disait de sarko « il faut lui marcher dessus mais du pied gauche ça porte bonheur » vous vous souvenez de ça  ? marrant et puis maintenant ici ça roule sur son erre, l’été il y a du cinéma, l’hiver du cirque, il y a le musée des trucs pour riches bon c’est comme ça, c’est Paris vous me direz c’est une grande ville, mondiale, il y a des millions de touristes qui viennent alors il faut bien les recevoir, et puis bientôt on aura les jeux olympiques, il paraît que les épreuves d’haltérophilie ça sera au zénith vous avez entendu ça vous, en tout cas c’est un beau gâchis que ces jeux, mais il paraît aussi que le pays a besoin de ça, moi je ne sais pas exactement de quoi a besoin le pays mais c’est par là qu’il va, je n’en suis presque plus, je suis fatiguée de me battre parfois mais je vois bien les gens ne se cachent même plus pour aller foutre leur fric ailleurs, regardez Depardieu, regardez les milliardaires et ne me dites pas que vous ne le savez pas, même celui d’aujourd’hui avec sa piscine et ses prébendes ses hommes de main et ses mœurs discutables, c’est quelque chose de honteux, refouler les malheureux, c’est une honte et ça ose appeler ça le pays des droits de l’homme, non mais, la capitale et ses palais, ses voitures de maîtres et ses serviteurs, on est en monarchie, ça oui, et il n’y en a plus que pour le fric

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