Pendant le weekend

Atelier hiver 18-19. 2

 

 

J’ai repris le dispositif qu’utilise Antonio Lobo Antunes pour écrire « la Splendeur du Portugal » et elle, c’est la Splendeur du Cap Vert – je vais poser la photo aussi et puis pour le reste, je vais aller travailler (847 mots)

 

 

qu’est-ce que j’en sais, je vais aller travailler, il n’est pas huit heures et la nuit est encore là, qu’est-ce que je pourrais bien dire

« preferisco cosi » chante un autre – il disait sur scène – je l’ai entendu sur celle de l’Alhambra Paris 10, il y a dix ans peut-être

il y a cette maison je crois bien que c’est à Sao Vincente, le port Mindelo, tourné vers le nord, la porte ouverte, les chaises et les canapés, tu entres si tu veux, et si elle est là, elle est assise dans son fauteuil de simili cuir, ce n’est pas la misère, ce n’est plus la misère, c’est la vie et elle rit

je m’appelle Jean-Marie Tête disait-il et il en riait, une blague pour le pays qui l’accueillait

la photo la montre, elle porte une paire de chaussures dans le genre semelle de bois claquette, la photo est de qui (attends je me renseigne : elle est de Pierre René-Worms) (elle est datée du douze juin quatre vingt treize et la veille je venais d’avoir trente ans) (ah non, merde quarante…)

je n’ai pas fait tourner Moondog pour l’occasion, j’aurais aimé la voir, sur la scène du Rex

elle est là, de trois-quart face, elle est en jupe dans les noirs plissée soyeuse, elle est un peu grosse, le whisky les clopes (demain j’arrête, elle rit) manger aussi, ah manger, elle est assise dans son fauteuil usé, non, elle ne veut pas spécialement en changer, mais tu veux manger quelque chose ? Prends, sers toi il y a des chips et des pistaches – ses cheveux sont courts, toujours courts, elle chante et ses cheveux courts

j’aime beaucoup me souvenir de Francis Lemarque, il marchait sur le bords de la Marne puis de la Seine, il achetait un cornet de frites quelque part, il marchait et mangeait et sa jeunesse dans la misère de la rue de Lappe d’alors, j’aime me souvenir

ses chansons parlent d’amour et de départs, un peu comme le fado mais c’est la chanson de la terre, elle chante les îles, elle chante et ça swingue comme on dit de l’autre côté de la mer, sur l’image elle tient à la main un sac de marque, de luxe, de Paris, elle est devant les lettres rouges de son nom sur la façade de l’Olympia, elle sourit et ça c’est Paris le boulevard des Capucines qui suit celui des Italiens, elle prendrait bien un clope mais tout à l’heure, non pour la voix, tu sais ce n’est pas l’idéal, elle rit, elle est assise sur son fauteuil dans la ville où elle est née et où elle revient de temps à autre, les tournées, les ovations, les rires les applaudissements sur la photo, elle porte un haut à carreaux et manches mi-courtes mais comme c’est du noir et blanc tu ne peux pas savoir si c’est bleu ou vert ou rouge ou si, tu sais que c’est à pois comme le fond du vêtement, elle sourit, elle porte des chaussures ce genre de claquettes des pays scandinaves qui épouse la forme du pied, une montre au poignet, je ne suis certain mais je crois qu’elle aimait les bijoux d’or comme sa voix, je ne suis pas certain non plus mais ce que je sais, ce dont je suis sûr c’est que quand elle commence à chanter, il n’y a pas moyen de ne pas savoir que ce n’est pas elle, ce n’était pas un ton, ni un phrasé, ni rien de tout ça, c’est son style, c’est elle, elle n’est pas spécialement belle comme Ava Gardner ou Sophia Loren (surtout dans « Une journée particulière » alors là, Sophia…) elle est ronde, elle transpire

ne vas pas croire que les deux autres ne transpirent pas, toutes les deux aussi brunes aussi belles et désirables, ne vas pas le croire – Ava qui danse dans « La Comtesse aux pieds nus » tu sais pourquoi, ses pieds nus

elle rit elle boit elle fume elle se marre mais elle est très sérieuse quand elle chante, même si {en aparté} elle peut glisser un mot au guitariste, elle aime vivre et les hommes et l’alcool et le tabac, elle vit, elle a mal aux pieds parfois, et quand elle chante elle est là, seule au monde et devant lui, sur le petit tapis de mousse grise ses pieds sont nus et elle chante elle tient pour sa morna et son archipel, la reine, la force et la simplicité, sa voix ses chants, ses images et ses paroles, elle rit sur le pas de la porte il y a des enfants, il y a des pique-assiettes et alors ? ils n’ont pas le droit de venir la voir ? elle est assise et parfois son regard se perd, loin de tout ce qui l’entoure, oui, il faut qu’elle fasse attention, qu’elle ne boive pas trop à s’endormir là il faut qu’elle fasse attention, les lettres rouges annoncent sa venue, son nom en gros comme ça en haut de l’affiche en dix fois plus gros que n’importe qui – elle est là, debout, devant la façade et elle nous sourit

 

 

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2 Comments

    Ayant trouvé ce que peux de disponibilité d’esprit pour faire écrire mon cher Théophile de Viau (enfin il s’apprête à le faire) j’

  • ma sacrée maladresse a envoyé le commentaire prématurément, quand j’allais dire que j’avais enfin pu lire votre contribution (avais juste aperçu la référence à Lobo Antunes que j’aime tant) … êtes plus rapide et productif que moi – et m’en vais maintenant lire les quelques quarante ou davantage textes que j’ai en retard

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