Pendant le weekend

Atelier hiver 18_19.5

La radio ne diffuse rien, un vague bruit, quelque chose d’indistinct, ailleurs on se bat et on meurt dans les rues, ici il ne se passe jamais rien : la radio parle et envahit l’espace, réduit, simple, et presque joli de la pièce… non, il n’y a personne, on n’entend pas le bruit des vagues, elles sont loin, il les voit, la mer s’est retirée deux heures de l’après-midi, quatorze deux points zéro zéro en vert sur fond noir les poings dans les poches du peignoir, il y a bien un miroir collé sur la porte de l’armoire, mais lui ne se voit pas seule son image se reflète et dans le fond, les vaguelettes irisent un peu la jetée, une pièce, un studio, des années encore des années, et le temps est passé… non il ne se passera jamais rien – la mémoire lui reviendrait-elle, de cette affaire-là qu’il avait oubliée, la mémoire est un grand grillage aux fils rouillés, on regarde au travers, l’odeur de l’iode et celle du sable mouillé, au-delà de la vitre, au-delà de l’horizon… il y aurait eu une rue, ça aurait été à Aubervilliers banlieue proche de la zone d’alors, quarante quatre fin janvier et il est là devant la baie vitrée de ce studio qu’il loue à la semaine pour couvrir les spectacles du festival de jazz, parfois dans l’esprit se niche, se love, se cache les paroles d’une chanson de Césaria diva pieds nus tout ça mais ça s’en va, parfois on entend le cri d’un oiseau, les poings dans les poches du peignoir, non il ne fumera pas, il ne fume plus depuis des années et des années, la bronchite de cet hiver-là deux mille quatre il tousse, il se remémore et sur la table en rotin, derrière lui, la bouteille n’est pas entamée… Il chantonne, quelque chose comme « de l’herbe ancienne dans les bacs à fleurs sur les balcons », quelque chose comme ça, le piano, « son même thème sa chanson vide et têtue » Aubervilliers et ici, d’une traite – la mémoire aime jouer de ces tours, aujourd’hui c’est « free » comme on dit, on attend mais il n’y a rien, il ne se passe rien, on attend – la mer les grains de sable et le vent… demain en ville il entendra les gens parler dire des choses et d’autres et encore et encore, les musiciens joueront, improviseront, les amitiés et les connaissances, demain on n’attendra plus rien – c’est une sorte de magasin, j’ai cherché un moment à le poser quelque part, je connais Aubervilliers mais tout a changé, on peut tout à fait dater ce moment on peut savoir que ça se passait de ce côté-ci, là où aujourd’hui il ne subsiste rien, on avait entamé cette recherche l’année dernière mais depuis le temps est passé, le temps passe toujours, il y a la bouteille le sac, la radio qui fait réveil… sur fond noir, le vert du quatorze deux points zéro zéro on sait, coin Henri-Barbusse/Auvry, on sait aujourd’hui, enfin il y a un moment c’est l’Arlequin, c’est connu, diffusé, répertorié peut-être, c’est juste là – et puis c’est fini, dans la salle du fond ils étaient cinq ou six, je ne sais pas pourquoi toujours ces questions ? le ressac les vagues la promenade le soleil de deux heures, encore en négligé – se coucher vers trois ou quatre heures, le matin de tous les jours, dix de suite, une pause aujourd’hui, assurer, préparer ses questions ou ses bandes magnétiques, parler avec l’équipe, dans l’équipe, faire partie et partager le travail, le soleil de la fin du mois d’avril sur la côte, dix jours sous les pommiers, les mains enfoncées fermées en poing dans les poches du peignoir, debout devant la baie fermée, le vent siffle les grains de sable volent sur la promenade et les maisons fermées – regarder au dessus de son épaule, un couscous à partager sans viande – on ne trouve plus de viande – des légumes des pois-chiche et de l’harissa et du bouillon, et la fumée et l’odeur, on trouve des piments, on trouve de l’huile d’olive, les amis d’alors ou les anciens ceux de l’ancien temps, de là-bas — on attend là devant la baie à se souvenir, ça devait être fin janvier – tu comprends je ne sais pas bien comment commencer à chercher – et chercher pour quoi faire, tu crois que ça le fera revenir ? c’est pas la question et si ce n’est pas la question, c’est quoi la question ? La bouteille n’est pas débouchée, aussi bien le téléphone pourrait-il se mettre à sonner ou à vibrer, à vibrer c’est préférable, parfois seul dans la chambre tu sais j’ai peur – debout devant le soleil (surtout la nuit, c’est à la nuit que me vient la peur) le soleil qui éclaire et dépose sa lumière sur les couleurs de la baie, il n’y a pas de couleurs il n’y a que des lumières, deux heures de l’après midi, il fait doux je ne sais pas, je n’ai pas mis le nez dehors mais il fait beau c’est déjà pas mal… non, pas aujourd’hui, aujourd’hui, c’est free… les enfants, les parents, la montre de mon père avait un fond noir et des aiguilles d’or, elle possédait un mécanisme de remontage automatique mais un jour on l’a volée, je l’avais posée sur la table de nuit d’une maison louée par je ne sais qui je ne sais où – si je sais à peu près très bien où – et puis je ne l’avais pas remise le matin et en revenant elle n’était plus à sa place, à la place où je l’avais posée, la montre de mon père et lui était parti – on aime à utiliser ce genre de métaphore pour mourir – partir, loin pour ne plus jamais revenir – un peu comme le sien, dans des circonstances plus graves – c’est son père et c’est celui du mien – le restaurant arabe L’Arlequin, le couscous la milice, fin janvier quarante quatre – deux heures de l’après midi, quatorze deux points zéro un, verts les deux points clignotent sur le fond noir, au bord de la mer, presque hors saison…

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1 Comment

    et voilà le 5 – l’aurais lu une première fois, avant parution
    finalement cette consigne ça a donné des trucs assez formidables souvent

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