Pendant le weekend

Atelier 18-19. 9 et 8













On suit certains auteur.e.s on lit on essaye de tracer des lignes : parfois cela ne fonctionne pas, à d’autres moments on parvient à se souvenir – je ne suis pas complètement certain d’avoir développé des histoires d’un même tenant que celles que j’ai lues – par exemple, je me demande si j’ai vraiment trouvé des chemins différents de ceux qui sont écrits dans les textes que j’ai retenus – je ne suis pas tellement convaincu de l’importance de ces prolégomènes – mais en tout cas, les images posées ont aidé à l’idée adoptée (apocryphe  1 et 2).

J’ai à peu près fait comme j’ai essayé de le dire dans le billet du hasard.  Sauf que les titres et les auteurs ne se suivent pas dans l’itinéraire adopté : ce n’est pas non plus que j’aie choisi, mais 

lorsque la page me semblait insuffisamment développée, je passai… Il me semble que les choses se sont cristallisées dans la proposition 4 – mais comme le site du tiers livre est indisponible pour le moment, je ne suis plus très sûr.

Je crois avoir préféré ne pas choisir les auteur.e.s que je connais (on pourrait mettre pas mal de guillemets sur cette 

connaissance mais enfin, j’ai préféré et le fait est qu’elles (ou ils) ne sont pas sortis dans le tirage au sort. D’autres que je ne connais que de cet atelier (on voit donc l’étendue de cette connaissance disons préalable)  auraient aussi bien pu faire l’affaire (mais je ne parviens pas, je ne suis pas parvenu à lire les cent trente et plus contributions).

Toujours est-il que cette affaire d’apocryphe m’a posé quelques difficultés (comme durant l’atelier d’été où un exercice (si je me souviens bien) avait quelques similitudes) ( je ne comprends pas exactement le « besoin » 

éprouvé par François Bon de ce type d’exercice, mais je m’y prête disons – et d’ailleurs, merci à lui…).









9.

Apocryphe 1

Sur le bureau, dans le coin du salon et dans les bleus, il y a la photo de son père : il sourit, porte une barbe, je ne me souviens plus exactement de son sourire, il y a longtemps que je ne l’avais pas vue, cette photo-là. Je me souviens bien des couleurs, le bordeaux des murs et le bleu sombre du tour des portes et des fenêtres ; juste à côté de l’escalier, il y avait une femme assise sur un banc qui lisait. La deuxième marche de l’escalier était usée en son milieu, elle faisait un bruit quand on y marchait – c’est de ce bruit que venait tout l’oubli. Je me souviens bien, une autre femme était entrée dans la cour, elle était asiatique, quelque chose, elle portait des lunettes de soleil et un pantalon tigré dans les noirs et dans les blancs. C’était une affaire de couleurs. J’avais regardé cette image-là qui était dans le cadre, un cadre bleu je crois me souvenir. Il était posé sur le bureau, dans les bleus lui aussi, juste à côté de la photo de son père. Il y avait bien aussi une espèce de musique, une morna je me souviens. Celle qui la chantait se montrait les pieds nus, et chantait comme on respire : une voix tendre, une lenteur dans le regard, quelque chose du soleil, quelque chose de la nostalgie par delà les mers. Je me souviens, parfois, de ces ancêtres-là et parfois, comme au Portugal, me viennent des larmes

Apocryphe 2

Je me promène souvent dans le sud, j’aime ça, souvent seul, j’aime ça, la solitude. En haut de la petite colline, un peu comme ce village qui s’appelait Ciels (je crois – c’était l’année d’avant l’année dernière, dans la fin de juillet), en haut, là se trouve cette tour qu’on voit un peu de la route, aller la visiter s’était décidé sur un coup de tête. La voiture garée, le soleil aux épaules, le chapeau de paille d’Italie et la bouteille d’eau dans le sac, on s’avance dans le village. Il n’y a rien, il n’y a personne, comme s’il était déserté – c’est le mois de mai, je crois bien. Là, une espèce de librairie propose des cartes postales, un bric-à-brac pour touristes aussi, mais aussi des livres de toutes sortes, exotiques ou ésotériques aussi bien. Quand on entre, une petite clochette doit avertir ou alors ce n’est que le vent qu’on déplace qui la fait tinter. C’est possible aussi ; il s’agit d’un univers à peine éloigné du nôtre, de celui de ceux qui entrent – la plupart passe sur le devant de la scène mais n’y entre pas. Au fond, sur un fauteuil d’osier assez usé, derrière elle une fenêtre donne sur l’arrière-cour et les lauriers, sur le fauteuil elle est assise. Devant elle, sur la petite table du même métal que le fauteuil se trouvent les lames usées (elles ressemblent à celles qu’utilisait, si tu veux bien te souvenir, cette femme aux cheveux blancs, dans les seules images en couleurs de Cléo : diseuse de bonne aventure, ou voyante, oracle ou pythonisse), elle est là, peut-être porte-t-elle aux lèvres ce si joli sourire dont elle revêt chacune de ses paroles

Apocryphe 3

C’est dans la chambre à l’arrière que sa mère faisait la retouche ; c’était une robe qui se fermait dans le dos d’une douzaine de boutons, vous savez ce genre de boutons qui sont du même tissu que la robe – la robe je crois qu’elle la tenait de sa sœur, six mois plus tôt elle avait assisté à ces noces, et indicible elle s’était dit « moi aussi » sans vraiment de point d’interrogation ensuite, il y avait là leur mère qui se tenait les mains, il y avait aussi le père et les parents, l’autre famille qu’on ne connaissait que peu, il y avait du monde et cette espèce de joie qui s’élance quand, parfois, les gens sont heureux – et sa sœur l’était – ou du moins c’est ce que je crois – et puis elle était partie, et voilà qu’aujourd’hui, dans la pièce du fond, la chambre de maman donc, il y a une espèce de pressentiment – quelque chose du signe – elle dit « maman » mais elle ne dit rien d’autre, et avec les yeux seulement, et sa mère ajuste le tissu, une épingle entre ses lèvres, on ne le voit pas mais à l’intérieur d’un pli de la robe, est-ce à la ceinture, un autre signe, est-ce à la hanche, quelque chose comme un tout petit ruban est dans les roses pâles, on ne le voit pas mais il est là, cousu, et brodé au fil blanc, je crois bien qu’il s’agit d’un prénom qui porte bonheur

8.

Tout aussi bien ça pourrait être le jour où la cigarette fut abandonnée – il en restait quelques unes dans le paquet, il était rouge, c’était la même marque que celle que fumait il y a bien longtemps le père d’un des amis de rue – à A. il y avait pas mal d’amis de rue (ou alors était-ce du tennis?) – en tout cas, son père à cet ami qui dirigeait une usine de quoi, je ne me souviens plus, si : équipementier automobile on dit – ils construisaient des compteurs de vitesse, et moi, dans ma vision du monde assise aujourd’hui sur ces souvenirs d’il y a à peu près cinquante ans, je vois cette usine du côté du zoo – puis ils sont allés s’installer dans un village à quelques kilomètres à l’est – les mêmes cigarettes, Rothmans si la mémoire est bonne – le vingt-et-un janvier, de la cinquième année de ce siècle, j’ai abandonné cette cigarette, à cause de cette bronchite qui durait depuis la fin octobre – le paquet en était rouge ou bleu – ça doit exister encore, le jour anniversaire de la mort de Louis seize, ça ne risque pas de s’oublier – encore que cette histoire-là soit assez surannée, Quatre-vingt-treize, ce roman qui était dans la bibliothèque du couloir – je me souviens de certains emplacements – je me disais un jour je le lirai, comme je me le disais des trois tomes de l’histoire de la révolution russe par Aragon chez Bourgois – je me disais je vais le lire, un jour – un jour j’étais assis devant cette baie-là, et il y avait du soleil, il y avait cette mer qui montait, doucement, tu sais comment elle fait parfois, sensiblement, si tu la perds de vue un moment, elle vient tout auprès de toi sans que tu le saches, on disait aussi par exemple pour cette mer, mais un peu plus au nord, à cause des bâches, on disait aux enfants n’allez pas si loin… alors l’image est venue d’elle-même – on avait dit une image mentale, peut-être mais une image est régulièrement mentale – les bâches, ce sont ces réservoirs d’eau qui stagnent quand la mer se retire, et on peut s’y baigner s’il fait froid dehors, ils ne sont que rarement profonds et on se souvient des enfants – il y avait dans l’écriture quelque chose de la griffe, tu sais ? – la signature tout autant – alors le type est là, son peignoir dans les beiges sur le dos car il est de dos – on pourrait ne faire qu’une seule image – il étudie l’horizon, il se souvient de l’avenir (demain, il travaille, il est deux heures passées, il n’a pas mangé vu qu’il s’est couché à six heures, ce n’est pas qu’il ait trop bu mais là, la bouteille qui n’est pas entamée, il n’en a pas envie, il n’a pas vraiment faim, il a ses poings fermés dans ses poches serrés, il ne fumera pas, il ne fume plus depuis dix ans, il pense aussi au passé), il y a dans un recoin de ces plis des souvenirs ce bistrot nommé aujourd’hui L’Arlequin, ça se passe au coin de la rue Henri Barbusse, on n’en parle pas vraiment, mais c’est juste aussi au mois de janvier que ça se passe – il y a la fumée du bouillon qui s’élève au dessus de l’assiette, il n’y a pas de viande, seulement des légumes et des pois-chiche – et peut-être bien des raisins secs – nous en parlions, nous étions deux vieillards assis dans la salle du Paris-Rome, vers deux heures de l’après-midi : un couscous, c’est quand même qu’il y avait quelque chose à fêter ? Enfin, moi c’est ce que j’en pense… – mais non, c’était au coin du Cherche-Midi et de Rennes, le café où un des garçons a publié un livre chez Léo Scheer, il me semble, on sort du métro par un escalator directement du quai au trottoir (ce sont les beaux quartiers, tu comprends, quand on est vieux, il vaut mieux être riche : à Belleville, les vieux avec leurs cannes et leurs habits usés montent doucement, la cabas au bras – enfin les vieilles surtout, évidemment, ces choses-là changent, oui,mais tout doucement…) – peut-être une fête, une libération, une route qui s’ouvre ?

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1 Comment

    même chose (enfin pas mêmes textes) pour la 9
    difficile…

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