Pendant le weekend

J. Paris 12, Paris 20

 

 

 

on n’en sait jamais rien – un peu avant la fin de l’année, une pneumonie plutôt inoffensive, disaient les médecins – je ne sais rien de cette histoire que ce que j’en raconte ici – ça n’a rien de particulier ni de spécial sinon qu’en rentrant chez lui, il a dit « c’est fini pour moi » – ces mots s’adressaient-ils à sa femme ? – et puis une semaine, et puis une autre – il a refusé de manger il ne buvait qu’à peine – il s’est décidé à s’en aller – on n’en sait jamais rien de ce qui se passe vraiment à l’intérieur de l’âme des autres, même de ceux qu’on aime, de celles qu’on adore et qu’on chérit, on voudrait en être encore plus proche mais non, elles nous sont closes, obtuses – une décision, sûrement pourtant, et puis les fêtes s’en sont allé, on est passé à autre chose, la décennie suivante qui s’ouvre comme les siècles, le monde et tout l’univers qui se dirige droit vers quoi ? on ne sait pas, mais il y va – Véga de la Lyre j’aime à le croire – et lui, un samedi, qui s’éteint, sans souffrir (la chanson qui « doucement sans pâlir sans souffrir » et qui finit par « je te dis : reste ici »)

Il était de 25, ça lui faisait quinze ou seize ans pour la débâcle – son anniversaire, non je ne saurais dire, si je l’ai vu deux fois au cours de sa vie ou de la mienne, c’est tout – toujours ensuite sur les routes, il mit son fils en pension, à Meaux je crois – les vacances ? je ne sais pas – je ne sais que son prénom – son nom aussi, puisque son fils unique le porte à présent (et ses fils après lui) – j’en ai entendu parler – durant les années soixante ils vivaient là

on imagine que c’était du neuf – Paris vingt – c’est aussi qu’un jour, cherchant à se loger on faillit y habiter – c’était au sixième – ça ne s’est pas fait – eux sont partis dans le douze ensuite

je ne sais où
c’était dans le douze

il me semble bien y avoir été, il était dans son salon à écouter de la musique, il aimait la musique plus que tout au monde pratiquement (sa musique, ses disques, ses appareils, ils sont sûrement encore dans l’appartement de Charenton, sûrement – les choses, tu sais, et cet amour de la musique – son fils s’était installé à un moment passage du Génie, en colocation avec un type, asiatique peut-être bien – un endroit au plancher gondolé – puis rue de Paradis un appartement immense comme dans un rêve – retenir ce qui s’enfuit, le saumon gravlax des fins d’année, les autos et le départ vers la Normandie, jamais été, je ne sais plus, des images je n’en aurais plus, quand ses petits enfants sont venus au monde, ses deux premiers du moins, je l’avais vu – c’était aux Diaconnesses, césariennes et difficultés, on avait bu un verre (pas avec lui, avec son fils) quelque part -peut-être était-ce à Goncourt (Paris dix) (au moins pour le premier) – je lui avais dit « félicitations ! » et il m’avait regardé avec une espèce de stupeur, je m’en souviens, à la naissance du premier (des difficultés de santé dès son premier mois de vie) (j’ai tout oublié, le temps est passé – mais plutôt des berlines allemandes, je crois) un peu le même souci des symboles que moi, ou n’est-ce que moi qui indique ce chemin – quelque chose de proche cependant – et aussi de tellement éloigné – sa femme porte le même prénom qu’une de mes tantes (tante par alliance, la femme de « tu me comprends ») – son nom de jeune fille, je ne sais (nom de jeune homme, ça ne se dit pas, non) – non, je ne sais plus, elle devait pourtant être dans les parages, je ne l’ai jamais vue, mais je sais qu’elle vendait (est-ce fantasme ou réalité qui peut le dire) des lingeries sur les boulevards, Bonne Nouvelle probablement – il y avait dans cette famille-là quelque chose de proche de la mienne ou simplement le désir que cela soit – un des oncles qui offrait un repas durant les fêtes, était-ce Noël, durant la trêve, avant ? une tablée de trente – il vendait des meubles sur l’avenue je crois bien – nous avions aussi des noëls dans ma famille (fin soixante dix une ou deux fois, celle de mon père, de famille – celle de ma mère ne fonctionnait pas sur ces rites) – des choses qui reviennent, ce sera pratiquement tout – cet homme-là, quatre-vingt quinze ans non, là maintenant, j’arrête ça suffit dit-il puis sans doute entendit-il une musique, un air qu’il aimait, quelque chose de ce monde-ci puis qu’il a emporté avec lui début vingt…

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1 Comment

    pour un bel adieu

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