Pendant le weekend

Journal de l’Air Nu (# 9, 10, 11) – pour mémoire

9. Mardi 24 mars 2020 (2) (publié Air nu 31 03 2020) (il y a le passé il y a l’avenir)

déjà perdu dans les dates – pas posées en même temps, mais j’ai commencé le mardi – ou alors seulement de relater le mardi, et on était mercredi – on perd la notion, on s’accroche au temps qui passe, relit-on seulement ? Il est dix heures, il ne fait qu’un temps de saison – beau grand soleil qui chassera le virus – on est empêtré dans cette histoire (est-ce bien une histoire?) je respire, teste ma capacité, réfléchis aux choses, perds un peu pied, me rétablis recommence – on devrait se borner à réécrire ce qu’on a déjà écrit, ce qui l’a déjà été comme cette phrase de Michel Foucault :

« chacun est arrimé à sa place. Et s’il bouge, il y va de sa vie, contagion ou punition[…]. Le rapport de chacun à sa maladie et à sa mort passe par les instances du pouvoir, l’enregistrement qu’elles en font, les décisions qu’elles prennent. » (lu dans un télérama, à propos de l’épidémie de peste probablement du seizième siècle)

 

– je m’y perds, je me perds, les dates, les lieux, le monde : la dépendance de ma culture avec internet est sans le voir vraiment inextricablement liée – je ne m’en sers pas, je ne peux m’en servir – les bruits de dehors, les camions, les tracteurs – les idées noires, mais le soleil : on prévoit du temps gris, on prévoit, on espère on attend – on lit surtout – on travaille un peu, c’est difficile, c’est compliqué – on ressent la culpabilité de ne pas posséder les bons outils, les bons réflexes – on est livrés à nous-mêmes, se cultiver, réfléchir et objectiver – cette position réflexive qu’on adopte au travail –

bientôt passer à l’état de déprime : avant ça, il y avait toujours cet état qui se manifestait, un peu chaque jour, un peu plus certains et d’autres moins, je manquais sans doute de cadre pour me mettre à écrire cette histoire qui fuit, j’avais écrit un moment sur les divers stades de la mémoire, de ce qui me restait de ces années cinquante où je m’aidais un peu parfois (pour me perdre tout autant) des image vues capturées – j’oubliais alors l’état de la narration, de la description, des choses à dire ou taire – on dit mais on tait et les choses s’oublient, disparaissent quelque part entre la conscience et le reste de l’esprit – on passe à autre chose (ressurgit le moment où, un après-midi du printemps 60, on allait en groupe (deux ou trois classes, il me semble) à la plage, le chemin qui descendait derrière le lycée et le sentiment que retrouver la plage avait quelque chose de rassurant – on avait commencé un cahier par la fin (couverture verte), on avait commencé à apprendre à écrire en arabe – ou cinquante huit ou neuf) (je me demande s’il a trouvé place dans les souvenirs : oui, mais j’ai l’image à l’âme, et ce sentiment de retrouver quelque chose de vrai mais d’enfoui, de caché et gai comme l’amour) – pour se rassurer, se dire que ça ne durera qu’un temps – la cure à la Bourboule, les bains de pieds, la position assise durant plusieurs heures l’après-midi, l’eau qu’on boit goût de soufre – l’hôtel, où était-ce ? les connaissances qu’on croise, qui étaient-ce ? TNPPI qui me pince le bras pour que je continue à refuser une invitation et moi qui me plains de cette pinçure (première fois du monde que je me sers de ce mot) (les voisins de la maison du Belvédère s’appelaient les Cohen-Solal, sans doute fut-ce eux, cet après-midi là) mais en restant muet pourtant, la regardant et elle qui ne me regarde pas et continue à parler avec ces gens – plus tard, elle me dira qu’elle voulait ainsi m’encourager à continuer à refuser – va comprendre – (et puis la descente vers la plage, peut-être était-ce la fin de l’été cinquante neuf – je sais avoir été à l’école à six ans pour la première fois – il n’y avait pas alors dans ce pays-là de distinction entre l’école primaire et le reste de l’enseignement tout se déclinait au lycée et il me semble bien me souvenir qu’il était qualifié de français) –

 

10. Mercredi 25 mars 2020 (01/04/2020) (une semaine de retard)

dixième occurrence alors qu’hier n’était que le deuxième mardi d’isolement (on a opté pour une semaine de retard, on relit, on corrige, on avance et on continue) – on va vers 5 ou 6 je suppose – joie de la lessive à la main : ma mère mettait les draps dans la baignoire et marchait dessus du temps de Carthage (je l’adore toujours : 27 ans, quatre enfants en bas âge et un mari un peu mal en point… – non, mais ça viendra cette affaire, ça viendra) : je m’en souviens aussi à A. mais bientôt viendrait une machine à laver le linge – mon abonnement internet sfr me donne « droit » à 100 mo – autant dire rien : pour en changer, attendre jusqu’au 11 avril – dixit internet : consommer, où on s’aperçoit que oui, on consomme et que oui beaucoup – internet illimité à la maison (à vue de nez, quelques gigas/jour – avant neuf heures, quelque chose comme deux ou trois : les vidéos, mode de consommation favori des geeks ? mais en avoir les moyens aussi – comme quoi, on évacue on trie on se propose certes mais à certain.e.s seulement) – la course aux innovations, aux offres, aux profits – dommage pour les lettres d’Aldo, ces jours-ci je me souviens, il écrivait à ses amis de la démocratie chrétienne, j’ai recherché « le seuil » mais j’ai trouvé plutôt à la place un certain nombre – une quinzaine – de chansons de Neil Young – une autre par Patti Smith « Pissing in a river » watching it rise… » – on parle de la fin avril si le truc ne nous a pas emmené d’ici là – idées noires, je ne sais plus Lavilliers/Ringer quelque chose – les concerts dans sa chambre, sur facebook – « le seuil » sera en atelier de pendant le week-end, qui reste seul au monde, dans quelques jours, je l’ai retrouvé, il était là, sur le bureau – l’A2D vient de changer pour accueillir plus d’items – dans le journal une annonce « amis des cheveux blancs » soutenir les vieillard.e.s esseulé.e.s du coin, j’ai appelé – quelques minutes pour discuter le coup avec mes contemporains, pourquoi pas ? – j’en suis au Comité des gardes nationaux contre la municipalité Commune si j’ai bien compris, avec l’ordure à Versailles – des chansons, je retrouve en explorant mon disque dur emporté le vendredi précédent les élections municipales à un tour (la cour de l’école vide, la salle de classe (bureau 31 je crois bien) vide – votation en isoloir (méluche fatalement ou npa je ne sais plus – est-ce que ça a vraiment de l’importance ? j’en doute) (npa) – a voté, signer avec son propre stylo sans retoucher la carte d’électeur tamponnée – au revoir – la présidente du bureau la même semblable à celle des autres scrutins – quand on mettait la propagande électorale dans les enveloppes à la mairie du 8 au moment du Rainbow Warrior (les petits métiers : des jeunes gens gardaient les tas de bulletin de vote) – des podcasts que je retrouve aussi, cette émission « affinités électives » – une bonne trentaine j’ai l’impression : un bijou, un cadeau Francesca Isidori – c’était dans le mac complètement oublié, tout s’est gommé avec l’incendie mais c’est encore là – on a continué à isoler la chambre d’en bas –

 

11. Jeudi 26 mars 2020 (2 avril 2020) (« restez avec moi »)

la fille au téléphone de sfr – elle était au Maroc j’étais sur le parking du supermarché – des vieilles gens beaucoup, caddy gants parfois masques – une paire de charentaises dans les bleus trois paires de chaussettes noires – j’avais avec moi mon téléphone et « Grandes fortunes » (les Pinçon-Charlot, la Découverte 1998) – « restez-avec moi » disait-elle – « alors le forfait à 17 euros sms illimités mms illimités téléphone illimité et cinq gigas d’internet c’est bien ça ? « yes » – elle énonce mon pedigree, mon adresse, ma date de naissance vous êtes bien né dans le 99 ? oui, fis-je – c’est la Tunisie, et vous, vous êtes où ? « Au Maroc » elle rit « vous parlez arabe ? » ah mais non, quel dommage et ce manque – ma mère et la sienne, dans la Dauphine rouge en plein soleil, juste avant l’été soixante qui boivent le café vers une heure – les mots qu’elles s’échangent en arabe toujours je ne connais que quelques uns, à peine (les gros,d’abord, et puis d’autres) : j’ai tout oublié ou presque – au bout du fil (?) elle rit « ça ne fait rien » « restez avec moi » – elle cherche, elle va voir son supérieur – tout va bien ? oui, il y a dans la boite où je travaille de loin en loin (surtout ces temps-ci si tu veux) un happyness manager – ce monde était pathétique et il continue de bouger, quelle erreur – non fait beau, on va voir, j’ai fini le Modiano du bureau (une lettre au Nobel accepté – je me souviens de Jean-Paul Sartre et Pillu m’y fait retourner), lu le rapport au premier ministre pour un « musée mémorial des sociétés face au terrorisme » (mission de préfiguration, dirigée par Henri Rousso) (avec cette direction-là, ça me va, je continue) (« un passé qui ne passe pas » et Marie-Claire Lavabre) – on continuera demain – la Commune s’embourbe dans ces jours, mais le livre n’en est pas un d’histoire réellement mais d’idéologie – ça ne fait rien, je continue – il y a aussi le « Profession menteur » de François Pillu dit Périer (pré au clercs, 1990) pour midinet.te (dont je suis) (ça ne se dit pas) –

au marché, non, il n’y avait pas de marché

dès le début de la première semaine, dès le lundi avant même que la réclusion n’ai été décrétée par sa majesté, un courriel (on dit mail, c’est plus adapté) de la direction informait les subordonnés de la chance qu’il leur était donnée de pouvoir mettre en pratique une nouvelle espèce de travail – le télétravail cette merveille du monde moderne – c’était exaltant de découvrir ainsi la puissance de notre technique : pour tout dire, ça confinait à l’extase – et demandait donc (avec une certaine affectation de politesse) (et une vraie perversion) (dans la joie la bonne humeur la gaieté et la fierté ah oui, surtout la fierté laquelle était décrite en un certain nombre de points (obligatoires et réglementaires : sourires en ouvrant son ordinateur, rires en actionnant la connexion, politesses en parlant à son écran, caresses soyeuses à sa souris etc.) par ledit happyness manager) demandait donc de prévenir les assurances mutuelles concernées (chacun la sienne, évidemment) de cet état de chose (le travail à domicile) afin de faire jouer la clause idoine – on aime à protéger ses ouailles, dans une certaine mesure, laquelle est indiquée dans les bons manuels de « management » – la direction savait y faire –

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2 Comments

    pardon… suis même plus bonne à taper une idée si je l’ai jamais été …

    je voulais dire : j’admire la richesse de ce que vous tirez de cela ! sincèrement et j’en profite

  • Le confinement a du bon.
    L’air, même nu, a l’air respirable là-bas (mais autant qu’ici, dit-on, en ce moment)…

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