Pendant le weekend

atelier été 2020_10

 

 

 

dans l’avenue

quatre ans, je tourne autour des fauteuils, les doigts dans la bouche, les suçant pour ne pas avoir peur – pour avoir moins peur – ne pas regarder l’écran et cette bête boueuse et gluante venue d’un autre monde – on a été recueillis par un oncle qui est venu nous chercher – la première salle
– et des milliers ensuite – on n’en peut faire l’inventaire
– celle où on entre c’est la nuit et tout à coup le plafond s’ouvre sur les étoiles (le film est inutile, on pensera à ce restaurant de l’avenue Roosevelt qui pratique de la même manière, addition à l’avenant – le pigeonneau « à la malraux » (ça rime) y est servi pour un peu moins de quatre-vingts euros) (ce n »est qu’une entrée) – c’était un cinéma de Mégara faubourg de Carthage (73, en août), c’est au cinéma que ça se passe, les velours, les fauteuils, les accoudoirs mal commodes, avant-hier il y faisait un froid de gueux – on passe sur la climatisation, sur l’entrée/sortie du Balzac, juste à côté de l’entrée réglementaire

mais c’est toute la rue qui est dédiée à l’Honoré (l’image comme souvent est foireuse) – la projection de l’intégrale en neuf heures, je me souviens des deux ou trois entractes d’un quart d’heure, une espèce de souffrance incrédule j’étais seul (octobre 85)
– j’ai beaucoup aimé le cinéma même si, au début, je n’y allais guère (au Pax, au Caméo, au Picardy, au Family) (les noms des cinémas avaient quelque chose, en ont-ils maintenant ? je regarde alentour, les adresses connues, les lieux, les salles multiples, mais les affiches surtout, et les photos, et les acteurs et les actrices) (Guy, Dulac Lupino et Méliès, Lumière Renoir – Alice Germaine et Ida, Georges, Louis et Jean) mais la mélancolie est con, les souvenirs sont bruts, et les habitudes ont changé je m’en fous, l’étrange lucarne et ses feuilletons, les fausses reprises et les directs, il y a des choses qui s’en vont et qui passent, tant pis
– dans ce temps-là il faut vous dire monsieur – le studio de Claude B. à Cannes, les escaliers et les tapis rouges et les flashs et les cris et les rires et les poitrines des starlettes les smokings des arrogants les cigares des idiots
– les sorties de ce cinéma de l’Odéon

rue des Quatre Vents où on attendait le spectateur pour lui demander son avis – ça marchait aussi avec la spectatrice – mais ça ne marchait que mal et peu, on a abandonné assez vite – parler du film entre soi, passe encore, mais avec quelqu’un d’autre c’est niet – les projections de presse avec le charme qu’on faisait aux attaché.es (les radios n’étaient pas libres, les animateurs n’avaient pas de carte, on avait nos ami.e.s voilà tout), les salles à quinze fauteuils club champagne canapés, les demandes aux caissières pour des exos, les rigolades plutôt à plusieurs, les pleurs plutôt seuls, ou alors il était tellement bien qu’on allait se cacher quelque part, on ressortait pour le revoir à la séance suivante, puis le revoir encore et encore jusqu’à l’oublier, ne se souvenir que des belles choses et oublier les autres(il a été permanent, on pouvait y fumer – ça s’est réglementé, administré, optimisé)
– l’entrée à un franc, Albert de Mun (je n’ai pas connu Messine, je n’ai pas connu Ulm, j’étais encore en Afrique à cette époque) et Langlois en costume qui présente s’excuse des sous-titres en suédois, de la copie striée, du son défectueux
– cette ouvreuse qui vous jette à la figure vos pièces jaunes en beuglant « je ne demande pas l’aumône non mais quoi » – eskimos chocolats glacés – Sylvie qui ouvrait au Saint-André (on entrait ou pas), le Saint-Lambert au fin fond du quinze, les salles combles ou les vides, les « il y a quelqu’un à côté de vous ? » les rires et les pleurs puis plus tard les papiers de chocolats puis les pop-corns puis les abrutis et les connards, ceux qui sortent avant la fin, ceux qui se plient en deux pour ne pas empêcher l’image, ceux qui rotent ceux qui rient ceux qui commentent ceux qui pleurent ceux qui dorment – le type qui arrive juste avant le commencement qui enlève ses chaussures et s’assoit au premier rang à l’extrême droite de la salle, ceux qui commentent le film précédent de la salle d’à côté qui n’est pas le meilleur mais qu’il fallait quand même voir on ne le passe jamais – il y a chez ce type dont le portrait a été retracé à la radio cette façon de dire « je suis allé voir le film parce qu’il était un peu interdit » on l’avait donné, ici, en France, la fille aînée de l’Église comme tu sais, on a fait brûler un cinéma parce que ce film ne plaisait pas aux fumiers et autres ordures de même obédience – le cinéma clive un peu, puis s’éteint doucement, le mot fin pour une industrie ignoble les êtres sont pris puis jetés quelle importance, l’usine à rêves, à cauchemars, j’aime quand il parle de lui-même – le type qui nous donnait des cours dans sa cabine de projection, la croix de Malte et la colleuse, « passez votre C(ertificat d’)A(ptitude)P(rofessionnelle) de projectionniste, vous aurez toujours du travail » oui, oh pourquoi pas ? je montais les boites poussant un caddie sncf du 4° sous-sol à la sortie par les plans inclinés pour les voitures jusqu’à la rue Baudricourt où attendait la camionnette, le mardi, parfois le vendredi, le matin, j’en étais là dans l’écriture de « vivre » et puis ça s’est tari – innombrables salles, celle où on s’est réfugiés, à Venise parce qu’il pleuvait, pourquoi pas, c’était la nuit, c’était là

après si le cœur en dit, on peut aller manger une pizza en face et au plafond de la salle

des images des stars, des étoiles, des comédiens acteurs interprètes les histoires, les people, les suicides – les amours d’une blonde, les haines tenaces des brunes, les gifles, les heurts, les coups
les belles amours aussi
et les baisers de cinéma
les salles des boulevards où on donnait des films de culs, ceux détournés d’agitation-propagande, ceux musicaux tous les samedis soirs, les gens grimés les sourires figés les soirées gâchées réussies rieuses gracieuses aimantes
on peut aller boire un verre quelque part ou rentrer à pied, c’est juste comme on veut – s’il fait jour, c’est moins marrant, s’il fait nuit, on parle doucement en marchant « ah oui ? j’ai pas compris ça… » – on connaît les tenants, les postes, les fonctions, on connaît les sujets, les genres, les histoires, on classe, on compare, on s’amuse à croire qu’on pourrait en être mais non, vraiment non : un monde infecté, des salaires à n’y pas croire, du chômage en or et des indemnités en platine, des passe-droits et des connaissances, des injonctions et des assistants, « il n’y a que ceux qui travaillent qui travaillent » qui résonne comme « les affaires sont les affaires », les budgets les plannings les rôles les places les équipes les horaires les textes les costumes et les maquillages
comment on en fait je n’en parle pas, c’est l’omerta, les filles ou les garçons les rôles les choix les demandes les ordres les pleurs ouvrir les jambes se donner se vendre pour sourire à l’écran, pour exister éphémère et glacé pas seulement les actrices, eux aussi, et les autres aussi, les assistants les dirphotes les réals les prodes les autres, cette cohorte cette lutte le cinéma, c’est quoi ? c’est la jungle
en pire
mais non, on n’en parle pas
on n’en est pas
une ménagerie des dompteurs un cirque un orchestre des cages des ballerines des jongleurs des gens qui se balancent dans les airs sur des trapèzes et qui volent, sans filet nains sœurs siamoises femmes à barbe Hercule Cléopâtre et tout autour des gens qui regardent rient pleurent se tiennent les mains
le cinéma, la salle, on chantait « éteindez la lumière/commencez le cinéma » scandant, on attendait, on frappait des pieds, s’il n’y a pas le point on siffle et on siffle encore, on peut aller jusqu’à crier parfois il y a là un rideau qui vante telle ou telle boutique – il n’y a plus de rideau, il n’y a plus d’entracte, il n’y a plus d’ouvreuse – trois ou quatre fois par jour,
ici, là ailleurs « oh non, pas ça ! » et se cacher le visage dans les mains
l’amphi de la rue Michelet est un peu le même que partout, des bancs de bois qui se relèvent (si on s’en va, les retenir pour le bruit, ou ne pas les retenir pour le même effet), des pupitres de bois qui ne bougent pas mais une espèce d’estrade et puis un écran douze par six, immense, et puis tout à coup ça s’anime – on descend quelques marches, la salle est en pente, au sous-sol la table de montage, moviala dans les kakis, les gris, les heures et les heures plan à plan le découpage, le minutage, la taille, les dialogues ou les intertitres
trois heures pour celui-là on avait mangé des gâteaux dans lesquels on avait mis de l’huile, celle rapportée de voyage par ce chauffeur poids-lourds international qui venait d’Iran, d’Irak d’Afghanistan où alors il n’y avait pas la guerre, le cinéma de la place de la Contrescarpe écran timbre-poste
est-ce qu’on sait seulement combien de fois on a pu le voir celui-là, encore une fois en avril, encore une fois trouver des trucs qu’on n’avait pas vus,l’écran de la télé, le petit canapé bleu, les murs blancs et dehors personne ne bouge
pas si loin, les raretés, les incunables, les boites qu’on va récupérer aux anciennes usines Kodak de Vincennes, tôt le matin comme des voleurs de ce dimanche-là, l’entièreté du feuilleton, une douzaine d’heures, ça commençait à huit pour finir à neuf le lendemain matin café croissants – le mieux, c’est de prendre un rendez-vous téléphonique pour en parler – celui en plein-air et les gens qui amènent leurs pliants, leurs chaises-longues, les sièges arrières de voiture, celui en auto on est rangés comme des harengs, le petit merdique en avion,
des films des milliers et des milliers des films et des visas de contrôle, des recettes et des box-office, des chiffres d’entrées, des nombres des comptables des taxes, des cris des humeurs, des pleurs des angoisses « on ne m’appelle plus » on voudrait mourir, on donnerait sa vie « et tout à coup, le téléphone a cessé de sonner » – c’est vrai pour tout le monde, mais c’est plus blessant ici, et puis non, finalement, non, le rideau se lève, les lumières s’éteignent, on soupire un peu, « ah quand même » génériques, musiques, couleurs, cadrages, mouvements d’appareils de sentiments morale éthique mensonge illusions – deux heures qui passent « comme un rêve », on se prend la main, on se serre, on s’embrasse, si on allait au ciné ? oui dak mais on va voir quoi ?

 

 

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5 Comments

    merci – je crois que ça m’a lancé… espère que ça durera jusqu’à ce que je puisse
    mais faudra que j’évite trop grande proximité (à mon échelle)
    C’est bien « brassé » (et c’est un compliment)

  • Savais bien que c’était un sujet pour toi !

  • @brigitte celelrier : merci et tant mieux si ça vous aide
    @Caroline : trop gentille (des bises)

  • Magistral (mais ça ne m’étonne pas de vous) !

  • @l’employée aux écritures : trop gentille… ! (bises)

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