Pendant le weekend

atelier d’été douze

 

 

 

 

Norma

Bonté d’âme charité éducation religieuse amour du prochain : peu importe, la question ne se pose même pas, il n’y a ni question ou alternative, le vieillard ne pouvait trop bouger, il fallait l’aider, il restait assis sur son fauteuil à bascule, sous sa véranda, seul presque toujours, le facteur ne lui portait jamais de courrier, l’épicier livrait toutes les deux semaines les mêmes paquets de riz de biscuits et d’eau minérale. C’est un vendredi qu’il est arrivé, une ambulance l’a amené, une doctoresse portant voile en descendait, une croix rouge ornait son front, des cheveux roux, une taille solide ; deux infirmiers le portaient. Elle les voit depuis son jardin, ce jour-là, la tondeuse à la main se demandant qui pouvait bien venir s’installer dans cette maison vide depuis si longtemps. Il y a eu cette femme qui venait trois fois la semaine le matin entre dix heures et une heure de l’après midi : forte, coiffée et habillée avec soin ; elle ne l’avait jamais abordée, elle sentait qu’elle ne dirait rien, et ça ne lui disait rien. Elle la voyait venir passer là quelques heures, parfois à nettoyer le pas de la porte, un fichu sur la tête passer le balai sur le plancher de la véranda ou laver les vitres aux fenêtres. Mais jamais elle ne lui parla. L’infirmière revint une fois le mois suivant, c’était un lundi. Dès le lendemain n’y tenant plus, elle dont le corps se tassait à mesure que s’additionnaient ses ans, elle frêle plate sèche, elle dont les os pointaient à travers une peau semblable aux monnaies du pape, elle qui ne sortait qu’au crépuscule, elle en blouse bleue à fleurs se présenta ce beau matin. L’horloge sonna deux fois, il était sept heures et demie, et dans ses mains crispées elle tenait une assiette où elle avait posé deux biscottes sur lesquelles avaient été étendues une petite épaisseur de beurre de cacahuètes et une fine tranche de tomate. Elle avait laissé l’assiette sur la table à côté du verre, elle avait murmuré quelque chose qu’il n’avait pas dû comprendre, elle l’avait regardé en face et il lui avait souri, un sourire si touchant, si bon doux fraternel amical joyeux presque qu’elle en aurait pleuré – elle n’avait plus de larme pourtant. C’est tout juste si elle n’avait pas fait une révérence avant de s’en aller, légère comme l’air fluide comme le vent heureuse comme une enfant, elle souriait ne touchait presque plus terre, quelqu’un qui l’aurait vue mais à cette heure-là il n’y a jamais personne, quelqu’un la voyant aurait cru à une apparition céleste délicate et bleue… Ses cheveux blancs et gris courts, si courts sur son crâne, toutes les semaines (le vendredi) elle les tond, une tondeuse à main, elle ne se sourit pas mais se sert du miroir qu’elle a disposé sur sa véranda à elle, elle tourne le dos au jardin et exécute ces gestes qu’elle connaît par cœur. L’infirmière revient le premier lundi du mois suivant, sans doute lui apporte-t-elle des médicaments, lui prend-elle température, tension, sans doute vérifie-t-elle la couleur du blanc de ses yeux bleus si doux. Puis elle s’en va, il est onze heures, le vieillard reste assis sur son fauteuil, elle le sait bien. Il sommeille et tremble. Tous les matins, elle va le trouver, jamais elle ne lui parle mais elle se prépare avant sept heures, lave ses mains, cure ses ongles, lisse sa robe, ses traits sont reposés quand elle va le trouver mais elle ne dort que très peu : elle sourit parfois – elle crispe ses lèvres cependant pour qu’on ne lui voie pas les dents – celles qui manquent – la pluie a cessé depuis une heure quand elle se réveille, le monde à nouveau tourne, il fait nuit encore et elle se lève, une toilette complète tous les matins, dans une bassine comme elle la faisait enfant, doigts de pieds et talons compris, gant savon eau froide. Tous les matins comme une ritournelle qu’elle n’abandonnerait pour rien au monde. Elle chantonne parfois cet air si tendre qui dit en espagnol « peut-être, peut-être, peut-être… ». Il est arrivé dans sa vie mais tout est resté semblable : un jour, apportant son offrande, sur la table de la véranda se trouvaient deux paquets de biscottes et deux boites en ferraille de beurre. Il est assis sourit, fait oui de la tête : de son index gauche elle lui montre son cœur pour le lui désigner et lui, il lui sourit. Hoche la tête, petites rides si soyeuses à ses paupières, gentillesse sans défaut, elle aperçoit ses pieds dans des sandales, ses jambes maigres sous son pantalon beige, elle devine son torse sous sa chemise de lin ocre clair, sur sa peau les marques du temps comme sur la sienne propre, plaques points poils blanchis, aux mains veines saillantes, elle le regarde franchement et de face elle lui sourit, lèvres serrées. Tous les matins depuis bientôt trois mois, tous sans exception.
Dans cette nuit bruisse le vent avant la pluie, elle est allongée sur son lit, c’est à la nuit, on attend l’orage. Les lampadaires battent leurs fils au milieu des rues, la pluie a commencé, elle cingle les fenêtres. Elle, elle est allongée, les bras le long de son corps maigre qui pèse si peu sur le matelas, là, les mains ouvertes paumes sur le drap. Quelque chose ne va pas ? Elle se lève, en chemise de nuit, bleue elle aussi comme la nuit, à sa fenêtre elle va regarder la rue, le lampadaire jaune qui bat son fil au milieu de la rue, la pluie qui tombe et emplit les trous de la chaussée, il fait nuit et la lumière n’éclaire rien que les gouttes et le vent. Il pleut comme tous les jours à cette heure-là, la boue les flaques les herbes folles et le goudron sale et mouillé, il pleut comme toutes les nuits, elle est debout devant sa fenêtre et seule la lumière jaune de la rue l’éclaire, derrière son rideau, sa fenêtre, elle est là et passe une ombre. Non, personne, pas même une âme qui vive : elle est seule et soupire; un petit verre d’eau et elle se recouchera. Dans la cuisine, elle entend que la pluie cesse. Sur les tôles du garage d’en face, on n’entend plus rien ; une heure de pluie, battante, et puis c’est le calme qui revient. Elle boit, son corps tremble un peu, à ses pieds la fraîcheur des carreaux, ses orteils se contractent, elle boit et son ventre bat, son cœur un peu vite, des bruits d’organes, des doigts mouillés qu’elle essuie au torchon, elle va se recoucher. Seul le bruit de ses pas sur les carreaux. Elle jette un coup d’œil dehors. La lumière jaune, la pluie qui ruisselle encore un peu aux arbres, les gouttes qui cessent de glisser sur la vitre : de l’autre côté de la rue, tout est calme, tout est assaini. Elle entre dans son lit (« mettre la viande dans le torchon » disait en riant grassement qui déjà ? elle ne sait plus, la cheffe de chambrée ? elle ne sait plus, elle a oublié, elle veut oublier), elle s’allonge, la fraîcheur de l’oreiller sous son crâne, elle s’allonge et ferme les yeux. Il est quatre heures et il faut dormir maintenant, Norma.

 

 

Ça ne vient de rien, ni de nulle part sauf un souvenir ancien (pas si ancien que ça d’ailleurs, un souvenir de cinéma) que j’ai recroisé ces temps-ci – ou je me trompe enfin n’importe – il s’agit de deux ou trois personnes qui cherchent à retrouver cet acteur, Robert le Vigan, du côté de Montévidéo, un jour de la fin des années soixante – je crois qu’ils vont soutenir la sortie de l’Homme de Rio (1964) ou quelque chose ce genre (il y a un Philippe de Broca, un François Truffaut si je me souviens bien – ou alors plus tard lors du tournage de la Sirène du Mississipi (1968)). On sait, je ne sais comment, que l’ex-acteur (Goupi Tonkin dans Goupi Mains Rouges (Jacques Becker, 1943) par exemple) cinglé et nazi notoire s’est enfui comme l’autre ordure de Céline (avec qui il était copain) à Sigmaringen quand le gouvernement de Vichy s’y est réfugié en septembre quarante-quatre (puis procès indignité nationale dix ans de travaux forcés, relâché en quarante-huit : toute une affaire). Les trois types le recherchent, cet acteur, mais je ne sais plus pourquoi : pour lui parler de ce temps-là, ou de ses rôles alors que lui ne veut sous aucun prétexte les rencontrer. On sait aussi qu’il a fait chauffeur de taxi (j’ai su où, c’est là où il est mort, une ville qui se nomme Tandil, au sud de Buenos Aires, pas Montévidéo)

(j’ai regardé le lieu : une ville comme toutes les villes) et d’autres métiers, comme dit l’autre qu’il vivait d’expédients. Voilà tout… Mais le codicille dévoile des choses qui seront tues tout au long de cette narration (tues comme il fallait que soit tue la solution finale mise en œuvre à ce moment-là). Je pose ça là, sans trop de bruit, mais il faudrait l’enlever (ou le garder) disons vers la proposition treize, si je continue sur cette voie le « roman d’atelier d’été ».

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1 Comment

    torché mon 12 ce matin, correctement à peu près j’espère, à partir de ce que j’avais en crâne
    et me suis accordé (avant cuisine et Rosmerta) de lire votre beau texte
    (curieusement sommes tous deux dans un couple soigné/soignante – plus jeunes et moins grave chez moi)

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