Pendant le weekend

Vases Communicants #29 Septembre 12

Pendant le week end a le très grand plaisir d’accueillir Sandra Hinège pour ces Vases Communicants de septembre, tandis qu’elle accueille Piero Cohen-Hadria sur son blog, Ruelles. 



La gare

 

On attendait des trains qui ne venaient plus depuis longtemps. On les avait vus entrer tellement de fois dans cette gare, ralentir jusqu’à l’arrêt final, se vider longuement sur les quais puis se charger de nouveaux voyageurs avant de repartir dans l’autre sens, que le jour où tout s’était interrompu on continua de venir comme avant.

On allait prendre son billet au guichet, ou bien on venait chercher quelqu’un qui arrivait d’ailleurs. La gare possédait des quais en veux-tu en voilà, des boutiques et des buvettes, et ses foules arpentant le hall, tirant leurs valises en se croisant, se pressant dans une chorégraphie confuse semblable à tous les autres halls de gare.

On avait toujours un train à attendre, le sien ou celui d’un proche qu’on accompagnerait ou qui viendrait nous rendre visite, ou bien un autre qui rentrerait un jour à la maison. La gare était le rendez-vous de toutes les attentes. On consultait la grande horloge, on achetait un journal, on guettait une annonce dans le haut-parleur, on courait lorsqu’on pensait être en retard, on buvait un café, on faisait les cent pas en attendant l’heure de son train.

On connaissait les horaires, les provenances et les destinations, mais on avait toujours la tête levée sur les panneaux d’affichage. Et les panneaux affichaient, affichaient, n’arrêtaient pas d’afficher.

On attendait le moment de partir. Lorsque le train n’était pas venu, l’employé qui vous avait délivré le billet vous l’échangeait aussitôt moyennant une faible commission, et vous pouviez toujours laisser vos bagages à la consigne. Les formalités s’adaptaient aisément et tout le monde était comblé. Le commerce aussi se portait bien.

Il y avait toujours ce rêve de partir, la valise toujours prête, et la beauté immanente du geste. Le trajet vers la gare, le bouillonnement intérieur, le ballet des valises et toute cette allégresse de l’entre-deux. Les panneaux illuminaient le hall. Le voyage était là, tout près.

Quand la voie de son train était enfin affichée, on se dispersait sur les quais. Le numéro du wagon était inscrit sur le billet, on connaissait son numéro de place, on était fin prêt. Les plus âgés préféraient s’installer dans la salle d’attente, là aussi on avait des écrans. D’autres, comme partout, ne venaient là que pour regarder, sans projet ni horaire.

On scrutait l’horizon au bout des rails. Et quand soudain son train était annoncé par la voix terne du haut-parleur, que la dernière minute avant l’heure du départ se lançait, que la sonnerie ultime retentissait, on poussait un profond soupir puis on repartait.

On ne savait pas ce que faisaient les trains, ni où ils étaient, mais à la fin on s’en fichait. Des employés zélés prétendaient que des travaux étaient programmés sur les rails pour que la gare soit conforme aux nouvelles normes internationales. Mais les rails aussi attendaient. L’herbe avait poussé.

Ce n’était qu’à partir de onze heures du soir que la gare se vidait, et les panneaux restaient figés sur les horaires du lendemain.

  

 

 

Texte et Photos : Sandra Hinège

 

 

Merci, infiniment, à Brigitte Célérier pour sa recension, toujours efficace et claire,  des Vases Communicants. C’est ici et la mosaïque de Pierre Ménard qui est là, merci à lui.

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1 Comment

    Il y avait sans doute un butoir quelque part : en début de ligne. La gare était devenue structure mentale, c’était peut-être un autre espace du dedans.

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