Pendant le weekend

Fin avril, début mai

Il y aura là l’histoire d’un mur, une photo du temps où il était ce qu’il était

la chose était belle

d’un temps qui y est pour quelque chose, et d’autres

de sa modernité formidable (la porte est vraiment l’emblème de ce monde de performance, de concurrence, d’évaluation et de comparaison)

la propreté propre et rangée, linéaire je ne veux voir qu’une tête, rien ne dépasse, rien n’existe d’ailleurs, nous allons dans ce monde, voilà donc comment s’expliquent nos voyages

avançons, la rue, le mur quelle importance

ce n’est pas qu’inutilité, détérioration, oubli et nettoyage, c’est aussi une prise de pouvoir du présent, comme si le temps s’en allant avait quelque importance, on regarde derrière soi parce que le passé nous constitue, le monde le veuille ou pas, ces affaires de copropriétés, de votes dans un conseil d’administration avec lettre recommandée avec accusé de réception, représentation des absents

évidemment on s’en fout, bien sûr, mais le pouvoir leur est échu, et défigurer pour défigurer, on en fait ainsi à la ville

le printemps n’est pas encore complètement venu, le gris des nuages surplombe la pluie, le vent encore, les yeux des vieilles gens pleurent toujours sans raison, ils sont là et avancent, le monde à part eux tourne, dans la rue, pendant les travaux les affaires continuent

ils avaient coulé là une dalle, armée de béton, mais voilà, le temps en est passé, on démonte, on casse, on démollit

d’abord lentement, c’est presque de l’artisanat, puis un peu plus brutalement

c’est que le temps presse, il faut aller travailler, il faut reprendre l’ouvrage où on l’avait laissé, préférer écouter de la musique, oui, préférer s’en aller

allant voir mon frère, laissant au ciel ses nuages, croiser les voies, continuer sa route et discuter des histoires de famille, tu sais bien comment les choses vont, on parle un peu puis tirant une ligne, un fil

reviennent les souvenirs, il y avait là-bas cette maison dans un jardin, était-ce les Etats-Unis, ce quartier au sud du centre de la capitale, non loin de lagune, du pont, du chemin de fer ? Je ne sais plus, j’ai mis du sucre dans mon café, j’ai regardé dehors, les gens vaquaient, plutôt toujours plus ou moins pressés, les affaires n’attendent pas, elles sont ce qu’elles sont, j’ai repris le métro, croisé l’Eurostar qui s’en va à Londres

le Thalys qui va à Bruxelles Amsterdam, cette abjection de nommer les choses de mot à majuscules comme si choses inanimées avaient une âme, ou père et mère, toujours haï cette société nationale, une entreprise s’est intitulée « Vinci » quelle opprobe pour celui qui, vers Angers, repose, une haine tenace, tout autant pour la régie qui, pourtant, me transporte et offre des vues plongeantes sur la ville

place de la bataille, il me faut changer, travailler encore à nouveau, ce jeudi-là

vers sept heures, à la bibliothèque Faidherbe j’ai lu l’échange de février deux mille onze, deux ans et quelques mois plus tard, sur le sol, près d’un arbre j’ai trouvé un cahier

c’est un répertoire, vide pour ce que j’en ai vu, abandonné là sans que je veuille y toucher, l’herbe, la grille, l’arbre, cette pauvre nature de ville, la peur de bafouiller et la joie d’entendre d’autres échanges (merci Mathilde et Nolwenn), puis continuer le lent passage sur cette planète

« Reporter sans frontière » sur les murs de la rue collant ces affiches, un homme regarde, depuis elles ont disparu, quatre photos d’hommes au pouvoir, qui tuent au nom de quelque chose qu’ils s’imaginent être important, sur la rue un de mes voisins voit-on sa pochette ?

alors à peine, c’est un homme que je croise seul, toujours, chapeau sur la tête mais rasé dessous en été, au tabac il entre, il doit vivre au foyer mais toujours tiré à quatre épingles, toujours cravate et pochette du même tonneau, chemise de couleur, complet chaussures cirées, toujours rasé, quelques individus de cet acabit vivent là et saurais-je jamais comment, dans quelques années, habillé quatre épingles, moi-même ?

depuis plusieurs mois le rideau de fer était tiré et voilà que sur cette soirée-là, on l’a levé

s’en saisir pour doubler la vitrine, pour écrire quelque chose sur ce monde avant que les voyages ne reprennent ici la place qu’il faut qu’ils occupent, parce que, dans les voyages, même si on sait bien le retour, la question se pose toujours, qu’est-ce qu’on fait ? pourquoi ne pas rester ? coment vivre ? comment faire ? Ici, n’est-ce pas plus doux ? Plus chaud ? Plus heureux ?

Sur le Bosphore l’astre se couche, une heure peut-être avant ici, au loin les grues continuent leurs rondes (on travaille même la nuit), dans la rue les enfants jouent, j’ai lu un livre qui disait ainsi : « la vie c’est un peu comme des portes qu’on ferme et qu’on n’ouvre plus jamais » (c’est Alexandre Romanès, « Un peuple de promeneurs »), qui dit aussi: « j’entends ma fille chnater dans la rue,

je suis heureux »

Ou encore

« Les années passent,

Un jour viendra

où je prendrai mes filles dans mes bras

pour la dernière fois. »

Je suivais ce type dans la rue, sans le vouloir, mais l’arbre me plaisait, ses couleurs, ce printemps, cette joie de vivre, des mômes en dessous buvaient de la bière, c’était dix heures et demi le matin

je me suis retrouvé chez moi, sur le faubourg, j’avais des choses à faire

retravailler, encore, je me suis souvenu du vieux, devant cette église, Saint-Sauveur, qui vendait ce genre de chapeau (je l’ai offert à ma fille)

le métro est parti, arrivé, reparti, j’ai sorti mon livre (« Une jeunesse » Patrick Modiano, abandonné là sur la table de la cuisine), je suis entré dans la rame

partir, livrer la bataille, demander encore à cinquante personnes, demander encore à cinquante personnes,

une photo de la ville en travaux, toujours en travaux, je me suis demandé ce qui pouvait bien passer dans la tête de quelqu’un, un être humain comme moi, comme tous, de faire surélever de trois étages un immeuble de 5 étages, d’y installer des machines à coudre, des générateurs électriques, des milliers d’ouvriers pour coudre des tshirts, des habits, des milliers d’hommes et de femmes, je me suis un peu éloigné

sous les décombres, des centaines et des centaines de morts quand l’immeuble s’est effondré, Dacca Bangladesh, là-bas où on construit un mur, comme à Jérusalem, comme on en construit tant de par le monde, vaste, certes, je me suis souvenu des murailles de Constantin, du mur de Berlin, de celui du Rio Grande, de ces terribles horreurs qui défigurent et aliènent tant cette nature, dehors le ciel, bleu, des enfants jouent, des gens rient, on mangera des glaces bientôt, le soleil brillera comme la  paix




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2 Comments

    Les murs bougent, les murs meurent (les statues aussi), Stalingrad n’est plus dans Rome et Turkish Airlines interdit désormais le rouge à lèvres trop voyant à ses hôtesses : est-ce encore un plaisir de prendre l’avion ?

    Travaux partout, justice nulle part ? Plus besoin de pavés pour les barricades, les Paveurs, « c’est leur métier », s’occupent de tout, la République est rénovée (un type, légèrement excité, prophétise même une sixième à venir).

    Il reste quand même le pouvoir d’aligner les mots – tant qu’un plan d’urbanisme littéraire n’aura pas encadré leur profusion peut-être vaine ?

  • […] n’apparaît pas ici, mais qu’on trouvera en fin de billet, en sa version définitive, et ici lors des travaux qui ont conduit à son éviction du monde […]

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