Pendant le weekend

Oublier Paris #32

C’est une passerelle qui nous mène d’une rive à l’autre du canal de l’Ourcq, un canal n’a pas de sens, il avance on ne sait vers où, ici tourné vers Paris, la limite de Pantin et d’Aubervilliers au dos, il est six heures du soir, on pense un peu à ce film avec Yves Montand, Prévert, « les Portes de la Nuit », je ne suis pas tellement pour mais on y voit le pont de la rue La Fayette (comme dans le journal de David Perlov), on y voit le pont de Crimée, ce quartier-là, cette vie-là, à présent détruite et immobilisée en appartements où on dort et regarde la télé, on passe le temps, on n’a pas de nostalgie, on attend simplement que vers sa chute aille ce monde.

« Au loin brille la paix » disait Léo Ferré il y a longtemps.

On entend un bruit, sombre et lourd et bas comme un tremblement, la passerelle hésite, et voilà, une péniche… On pense au Styx, à Charon et à Georges Brassens « embarqué par Charon, Pluton et compagnie, au pire des minus l’âme était accordée et le moindre mortel avait l’éternité », mais non, le Grand Pan n’est plus, il ne reste que des images, des brouillons peut-être et derrière elle, la péniche et l’eau en remous, avance et passe, d’une rive à l’autre, d’une lumière à l’autre, on se penche on regarde

la rambarde et la lumière, les éclairages au soufre, le chlore des halogènes, les mégawatts des centrales, je me souviens de ce pont qui avait l’air de celui de l’avenue Corentin Cariou, au dessus du canal Saint Denis, à quatre pas d’ici, qu’on empruntait, c’était en soixante dix huit peut-être, qui nous menait juste sur cette rive, à ma droite, un préfabriqué sur lequel avait été fiché l’avion rouge qui aujourd’hui orne le Zénith, là, la bibliothèque de l’Institut des hautes études cinématographiques, on venait là consulter ce qui se faisait sur Sam Fuller, ce qui s’était écrit sur Jo Mankiewicz, on n’avait pas connaissance du cinéma de Corée du Sud, on ne savait pas que se jouait dans les pensées des plus tortueux ce passage du monde vers la finance, des algorithmes qu’on avait appris avant, bien avant, Jussieu avant la Sorbonne, l’art et l’archéologie de la rue Michelet, le bâtiment de briques rouge, l’auditorium en sous sol où on regardait ces films de Riccardio Fredda ou de Mario Bava, on s’endormait en regardant Playtime ou Le Camion je ne sais plus peut-être, c’était le temps du début à Paris, les débuts dans la vie comme tout semble flou à présent

on est là, sur cette passerelle, et la nuit vient, au loin, le feu de la tour Eiffel, ce phare incongru comme si, en ville, les rochers étaient visibles et affleurant, comme si l’eau…

on est là, et on travaille, on se souvient  de cet album de Jacques Higelin où la photo de la pochette le montrait assis (debout) sur cette passerelle, on se souvient de ce parc aussi quand on y comptait ceux qui en sortaient, ici, ou sur le pont du chemin de fer, au loin, on ne le voit pas mais il y est, au fond de l’image et des bruits de pas nous font tourner la tête

on passe, on s’entraîne, on a un corps moins gras peut-être, courir pour que le temps ne passe plus si vite, courir et compter ses pas, celui qui nous relie d’une rive à l’autre, marcher sentir sous ses pieds que le monde bouge, que la terre est meuble, regarder au loin la construction de l’auditorium de Paris

cette salle qu’on attendait car « tonton l’a promise » y’a qu’à voir, des lustres, c’est à peine si on voit ici les grues, le temps qui avance, les boeufs étaient conduits d’une rive à l’autre, ici sous la halle, on les vendait, là on les abattait, je me souviens de ce type qui parlait « oui les boeufs, on les emmenait on avait droit à un franc, ici sur le pont des boulevards », je me souviens de cette femme qui reste elle, avec sa blouse peut-être fleurie dans les bleus, sans manche c’est certain qui les larmes aux yeux me disait « ah ce que je lis ?… je lis Danielle Steele, c’est tellement beau… », oui, tellement beau, il fait doux ce soir, je me souviens de ma grand mère, je me souviens de mes oncles, celui qui vendait des pantalons rue des Jeûneurs, le café du Croissant où on abattit Jaurès, je me souviens de cet autre qui vendait du porc à la Chine ou qui en importait, je ne sais plus, je me souviens de ce petit calot bleu et or que portait celui-ci  à l’enterrement de sa mère, je me souviens du parc de la Villette

 

On utilisera avec profit comme bande son ce que propose KMS ici. Merci à lui.

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2 Comments

    bouh ! que c’est beau !

  • Que la tour Eiffel ait un phare est normal : la mer capitale doit se signaler de loin aux vaisseaux pirates.

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