Pendant le weekend

Carnet de voyage(s) #46

Cet homme, en amorce, droite cadre, ce pourrait être moi (au centre de l’image, l’autre bac va croiser celui-là).

Tout comme celui qui porte cet enfant en casquette rouge.

Envoyer son bon souvenir, tu vois, ça a quelque chose de frelaté : c’est peut-être parce que, pour nous, de ce côté-ci du monde, les voyages ne sont plus si exceptionnels (on prend l’avion comme le tram) ou que les destinations se sont rapprochées, on parle de vacances (on travaille toute l’année, on travaille tout le temps, et pas que du chapeau, on travaille et ça nous tracasse, ça nous fatigue, on se souvient de ce livre un peu idiot – je ne sais plus – dont le titre avait été traduit par « Sous le regard des étoiles », la couverture – un livre de poche, qui était dans la bibliothèque de la chambre de mon frère – représentait un mineur de fond, il me semble, dans les oranges le fond, à la tête il avait un casque, mais torse nu – il fait, sous terre, une chaleur d’enfer – c’était d’un certain Cronin, je me souviens, je me souviens des étés d’usine, avait-on besoin de vacances ?) on est partis, nous étions cinq en arrivant au port, là nous attendait un bac (j’aime les bacs, parce qu’ils ont une manière de régularité, et cette façon de se moquer de l’eau) ici, il est une rue, que j’emprunte souvent, du Bac aussi bien, les examens on les avait passés avec succès, on s’en foutait de la vie quotidienne et urbaine, j’avais deux téléphones en main, l’un pour les photos l’autre pour les photos

il y avait au loin l’île où nous accosterions, dans une trentaine de minutes, à l’intérieur de ce bâtiment nommé Anna Maria, des sièges cossus et confortables, un bar, plusieurs télévisions, deux fauteuils relaxant-massant, quelques personnes, peu, des voitures sur le pont, au loin l’île, des nuages, à droite, comme à gauche, bateaux, eau mer bleue toute la vie (« Oh Suzy » disait Nougaro « les palaces, le soleil, toute la vie toute la vie »), j’ai posé un disque de Marvin Gaye et j’ai commencé à triturer quelques photos, au loin, loin des lignes jaunes qui marquent le pont-levis du bac, au loin, la plage, la mer les vacances les montagnes au fond, il était six heures, ou sept je ne sais plus exactement, le décalage, on nous avait préparé une salade (oignons rouges tomates concombre poivrons féta huile d’olive pain noir en gros morceaux épongeant la sauce : une merveille), il y avait au jardin des oliviers

il y avait des oloés (mais pour ma part seulement ol-et d’ailleurs ces fruits magnifiques, olives, commencent ainsi, sur ces arbres du même mot, à l’ombre, ces deux semaines à venir) un hamac, et, deux cents mètres plus loin, la plage en passant devant une petite église, le soleil s’en allait

neuf heures le soir ou plus, je ne sais plus, au loin les montagnes du continent, les lumières qui s’allument

les vagues, le bleu de la nuit, du soleil de la mer et des cieux, ce matin même nous nous levions à quatre et demi, les yeux écarquillés devant tant de beauté, tant de simplicité claire

les pieds dans les minuscules cailloux qui forment un sable noir comme le pain dans la salade, au loin l’air qui bruisse, il est tard, tu sais, ce pays, sinistré exsangue meurtri, pour quoi ? pour que des vieillards vivent heureux dans des villes retranchées ? pour que des financiers parviennent à des bilans qui les reconduiront à leurs postes ? pour quoi, au juste, ces FMI, Troïka, Banque mondiale, dettes et ajustements structurels (vocabulaire, lexique et économie : où se trouve la poubelle ?) ?

De ses montagnes, ses champs et sa chaleur comme son histoire, ici, ce pays a sa mer où les courants changent comme les heures, ces minuscules poissons qu’ils nomment gavros le bain d’huile, la mer calme

non, je suis fatigué il est tard, la maison deux cents mètres la petite église où brillent deux lumières

les chiens qui aboient, les chauve souris qui fuient, lampadaires, lauriers roses et blancs, la chaleur qui tombe doucement, ce pays qui n’a pas, de son Etat, séparé son église (je me souviens de la Turquie, hier, de la Tunisie avant hier, je me souviens des bacs et des plages, je me souviens « revoir Paris, un p’tit séjour d’un mois » dit la chanson, ou « J’aimerai tant voir Syracuse » des rengaines, il est tard), deux semaines de vacances, lire, dormir, parler avec les amis, envoyer des messages à celle qui n’a pas voulu venir, rire, oui, rire parce que le temps beau est simple, les pieds nus, l’eau qui tout à l’heure nous baignait, le soir, tard le soir et les étoiles au ciel

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