Pendant le weekend

Atelier hiver 20-21_4

faire la cuisine

J’ai commencé à me faire à manger quand mon père est mort. La cuisine est au premier étage, une porte fenêtre donne sur le jardin qui est en demi-étage, on y accède par deux petits escaliers, l’un de quatre marches, l’autre de trois, il est en longueur, bordé d’une haie de troènes sur la rue adjacente à celle qui monte vers le boulevard où se trouvent la cité scolaire qui jouxte l’institution où enseignait alors bobonne – elle ne connaissait pas encore le cintré vu qu’il mettrait encore cinq ans avant d’être conçu, mais je m’égare un peu – je m’égare toujours un peu, je divague et je mets de la musique – à cette époque-là, un peu avant sans doute, D. (aka B.) m’avait offert pour anniversaire un « la face foncée de la lune » (une amie de la rue où se trouvait cette espèce de maison de la culture nommée le soixante-treize) – il devrait bien y avoir un radiateur dans cette cuisine, dans cette maison le chauffage était central, à la cave se trouvait au début des tas de charbon livré en sac d’une cinquantaine de kilos, le charbonnier les portait un à un, sur son dos les jetait sur le tas les vidait et recommençait (il devait pour ça traverser le garage, la voiture n’y était pas puisque mon père travaillait – parfois ma mère le conduisait, puis revenait en auto, des courses à faire en ville, elle garait l’auto dans la rue adjacente – la quatre-cent-trois était bleu nuit de chez peugeot, puis la quatre-cent-quatre grise station wagon du même faiseur), les sacs étaient transportés sur un chariot équipé de pneumatiques tiré par un cheval dans les boulonnais je suppose – le charbonnier faisait un petit tas propret de ses sacs vides – c’est pour te dire que ce n’est pas d’hier, puis la chaudière a été remplacée par une autre au fuel, le tas par une citerne, le cheval par un camion automoteur (c’est bien, ça), les sacs par un tuyau de gros diamètre et le charbonnier, maître chez lui peut-être, portait uniforme et espèce de casquette – on ne descendait plus le soir vers neuf heures charger pour la nuit (plutôt les parents d’ailleurs) la chaudière, la pelle était petite longue rectangulaire – les enfants étaient sans doute déjà au lit – le radiateur de la cuisine se trouve tout de suite (j’invente) à gauche de la porte fenêtre donnant sur le jardin au milieu s’y trouve un poirier qui ne donne pas un fil à linge est tendu là, le mur part ensuite à angle droit, dans les verts clairs, (non il était contre le mur qui part, perpendiculaire, près de la porte fenêtre – double, le vitrage occupe la moitié supérieure de la hauteur) il y a là posée contre lui une table en formica (sûrement) (plutôt à côté du radiateur) elle est dans les gris ses pieds sont d’acier chromé un tiroir deux ou trois chaises – quoique je ne m’en souvienne pas exactement (on ne mange jamais (sauf pour le ptit-dèj) dans la cuisine, bien qu’elle soit suffisamment grande) – au sol, non, je ne sais plus – il y a là le réfrigérateur frigo sans congélo tellement vide les dimanches soirs, de la confiture d’abricot pour mon père, il n’y avait plus de pain mais il lui restait des biscottes, au dessus trois placards (je ne me les rappelle pas, je déduis) dans les grèges blanc cassé le matin on buvait là du café au lait dans la nuit dans le froid dans l’hiver, peut-être avais-je été chercher du pain en face (au familistère, qui vient du phalanstère de Guise augmenté de la famille à nourrir – on y avait un compte à un moment) et sans doute du beurre, il n’y a pas tellement de raison (pain-beurre-confiture était le dessert le plus prisé de ma mère qui faisait la cuisine à cette époque-là – elle avait quatre plus la sienne bouches à nourrir d’un menu puis une autre d’un autre – sans sel la maladie de mon père passait par cette espèce de diète sans friture ni fioriture – légumes à l’eau souvent pâtes au beurre – sans fromage – trop cuites parfois – il y avait à la télé cette publicité pour ce plat «l’eau doit bouillir à gros bouillon  mettez les pâtes remuez-les remuez-les souvent » les enfants se répétaient pour rire ces phrases puis durant quelques années il n’y eut plus de télé) la première porte (une porte normale, aveugle, un battant, normale) donne sur le petit salon vert, pourquoi vert, je ne sais plus, une table un pied puis trois, forme alambiquée tiroirs dans les rondeurs, peut-être bien marbre sur le haut (achetée en salle des ventes par ma mère qui aimait à se promener dans cet endroit) (rue de la République, un peu après l’hôtel particulier où vivait le préfet) elle nous y traînait parfois, on achetait une table qui servirait de bureau, qu’elle teindrait au brou de noix – devant la porte fenêtre donnant elle aussi sur le jardin, on y avait posé le téléphone en bakélite noir et cadran quand il voulut bien arriver (quelques années plus tard, au début ça ne roulait pas sur l’or – d’ailleurs jamais – mais plus tard, il avait bien fallu je suppose), au fond du petit salon la porte – du même tonneau que celle venant de la cuisine – donnant sur les escaliers – au sol tout cela était de faïence, de froid de gueux la nuit – les petites voitures qui roulent sur ce carrelage, après le noël soixante, vers midi midi quinze alors que la cantine, c’est terminé – sur la droite, une porte donne sur un cabinet de toilettes (une double porte petits carreaux de verre sur les quatre-cinquième donne dans le salon, sur la gauche) – dans la cuisine, une troisième porte, il me semble double, donne sur la salle à manger (à bien y réfléchir, je ne crois pas, non, double, non) – c’est le troisième mur, on voit la table et autour les six chaises (sur la table le samedi après-midi bosse mon père tandis que je m’en vais au sport et qu’à la télé passent des retransmissions des matchs de rugby (c’est plus tard) ou du ski, au coin gauche le meuble d’angle dans lequel se trouvent les verres et argenteries des cadeaux du mariage de mes parents il me semble une bouteille de Cointreau quelque chose – mais on ne buvait jamais d’alcool dans cette maison (quelque chose de l’Europe sans doute que cette manie de boire de l’alcool – un oncle pourtant s’occupait là-bas de vin et d’huile d’olives – mais à la maison, je n’ai pas souvenir) – sur cette table parfois ma mère s’activait à la préparation de raviolis de la pâte à la garniture, la découpe la farine la viande hachée mêlée aux herbes – là entre le coin gauche et le quatrième mur (ah le quatrième mur…) il n’y a d’abord rien (ma mère lavait le linge en marchant dessus dans la baignoire de la salle de bain, au deuxième – elle avait été heureuse au début de laver à grande eau les escaliers, puis avec le froid, elle s’asseyait dans sa chambre, un fauteuil du même facteur que les chaises à l’assise de paille, et elle pleurait) puis on y pose la machine à laver le linge et se tournant un peu vers la gauche je suis là, debout devant la gazinière (quatre feux gaz de ville) dix neuf ans sans doute à faire chauffer le contenu d’un bocal de verre, des petits pois des carottes des pommes de terre rondes, il y a peut-être du jambon dans l’assiette ou un biftek que je vais faire cuire, un œuf ou deux que je brouille, au dessus de moi une sorte d’auvent fait d’une vingtaine de plaques de verre dépoli craquelé assemblées sur un châssis de fer peint en blanc crème (il y avait sous cet abri parfois des chapelets de merguez qui séchaient comme il y avait, sous l’escalier qui menait à la cuisine, dans la maison du Belvédère de mes grands-parents, des chapelets d’œufs de poisson qu’on appelle de la boutargue – elle avait demandé (ma mère) au boucher de la place de l’église s’il aurait la possibilité d’obtenir des boyaux d’animaux (de veau peut-être bien) ce qu’il avait fait en échange de la recette de ces merguez (c’est très simple, de la viande hachée des herbes – celles que vous aimez – de l’harissa (du Cap Bon si vousvoulez) le tout malaxé mélangé mêlé, gaver le boyau, une dizaine de centimètres, le tour estjoué), j’y allais pour elle acheter de la viande hachée ( du bœuf, ou du veau, on peut y mettre de l’agneau, ce n’est pas interdit – après pour le porc c’est plus discutable) dominant ma peur des garçons bouchers à la réputation de blouson noir – on disait blouson noir – j’avais le courage de m’enfuir sur mon vélo rouge avec cette livre ou ce kilo attaché au porte-bagage – l’auvent recouvre aussi l’évier d’un seul bac blanc de faïence, un plan pour poser la vaisselle (jamais de machine à laver la vaisselle) et trois (je m’en souviens) portes de placard dans lesquels on trouverait poubelle plus produits ménagers (comme on dit) lessive légumes sans doute – mais ces choses se sont perdues ; à un moment, elle n’a plus fait de cuisine, on n’a plus mangé à table, mon père n’aurait pas mangé de merguez mais rêvait tout haut parfois en souriant d’œufs frits et de frites (c’est pour ça, parfois, aussi les frites – je me souviens que Francis Lemarque en mangeait en suivant sur les quais de la Seine, venant en ville à pied de sa banlieue) on allait sur les fauteuils du nouveau salon de faux cuir, la petite table basse sur le tapis que, parfois, elle avait lavé à grande eau et fait sécher sur le fil, là, qu’on aperçoit derrière la porte-fenêtre de la cuisine, tendu entre le poirier qui ne donnait pas et le mur mitoyen

un seul tour, des incursions ailleurs, il y en aurait encore à dire, faire, raconter narrer décrire, une deuxième mouture du deuxième étage, puis du troisième mais il me semble (j’ai oublié tu sais, j’oublie c’est une erreur, mais tant pis j’en commets, c’est assez régulier et ça m’est un peu égal) il me semble avoir déjà conçu cette façon de souvenir de cette maison-là (je garde l’image (vue de la rue adjacente) de ces trois fenêtres : la première du cabinet de toilette, la seconde (une première porte fenêtre) du petit salon vert, la seconde de la cuisine, la haie de troènes, le mur de briques sur lequel je m’allongeais, le quatorze juillet soixante-douze, pour écouter une retransmission de l’étape du tour de France (je n’aime pas le vélo) alors que mon père (et ma mère) se trouvaient à Paris, lui n’avait pas six jours à vivre – c’est là, c’est ça

 

 

 

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2 Comments

    BRAVO – visite et pas que de ces pièces …
    il faudrait que je m’y mette, sans doute en plus basique
    vraiment bravo – me découragent un tantinet les premiers textes (dont celui-ci)

  • @brigetoun : merci (vous y êtes presque…)

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