Pendant le weekend

Hiver 5

 

 

 

Ce texte devrait être suivi d’un autre au même chiffre – deux projets de front c’est bien le moins – mais comme je n’en sais encore rien, je le pose là, je ne crois pas l’illustrer sinon d’une image du parc du lieu où eut lieu la rencontre avec l’une des personnages de ce « projet »

Le lieu de la rencontre avec ladite Françoise

 

Il y a des gens dont vous savez immédiatement qu’ils seront de bons amis. Quand même ce serait parfaitement faux, je ne sais pas exactement à quoi c’est dû, mais une posture, une coupe de cheveux, une épaule un peu désaxée dans le pull-over, quelque chose de particulier qui appelle l’attention et qui indique, sans aucun doute, une espèce de connivence. Cela n’a pas besoin d’être vérifié – et d’ailleurs dans mon travail, ça ne l’est jamais. Je n’ai jamais vraiment connu quelqu’un par mon travail. Encore que non, puisque vous m’y faites penser, je me souviens de cette jeune femme, elle disait s’appeler Françoise – il me semble. Elle parlait assez bas, je l’avais abordée comme il se doit : je crois même qu’il s’agissait de la première personne que j’avais, cette fois, abordée, pour ce travail-là – un deux trois quatre, et toc. Elle devait fumer. Elle m’avait dit que non, elle ne pouvait pas répondre, enfin pas vraiment, puisqu’elle était employée justement pour l’organisme que je représentais. Voilà qui n’était pas spécialement banal : la même boîte que moi, mais je suis à mon compte… Et faisait-elle aussi le même travail ? Non, elle était plutôt chargée de vérifier le travail des autres. Vous connaissez peut-être cette pratique assez immonde qui consiste à espionner les gens qui travaillent pour vous en leur balançant dans les pattes ce qu’ils appellent des clients mystère ? Il s’agit de personnes lambda qui ne font rien, sinon déambuler dans votre territoire et attendent de tomber dans l’échantillon. Ou surveillent que vous l’effectuez bien ce travail pour lequel vous êtes rémunéré. On ne doit pas choisir, on s’en remet au sort. C’est une affaire assez entendue, il n’est pas rare de trouver des personnes qui s’imaginent plus adroites que d’autres, et qui pensent parvenir à faire croire à leur employeur que le travail a été réalisé dans les règles. En réalité, il suffit de lire ledit travail pour s’apercevoir qu’il a été bidonné, copié collé ou quelque chose du genre – inutile de s’embarrasser de ce (wtf) « client-mystère » au goût frelaté. Mais Françoise faisait ce travail-là – elle l’a d’ailleurs abandonné plus tard, si je me souviens bien. Il est rare que l’inspecteur des travaux finis se démasque auprès de la personne qu’il est censé surveiller ou évaluer – l’évaluation, c’est la grande affaire de ce genre de pratique et de personnages, ces managers à la petite morale, incapables de réfléchir par eux-mêmes et s’en remettent à des données fiables et objectives pour juger les gens de manière pertinente et encore une fois juste (on n’en finirait pas de mettre des guillemets à tous ces mots tant ils les ont vidé de leur sens). La saloperie ambiante du boulot « ressources humaines » travaille le plus souvent les grosses boites. Alors on y va à la contrainte. Je ne sais pas exactement ce qui m’avait mis sur la voie pour Françoise, quelque chose dans le regard, ou dans le ton de la voix de la réponse à ma première question, probablement. J’avais souri sûrement, quand elle avait répondu que non, elle ne pouvait pas répondre à mes questions, je l’avais regardée lui disant que si, c’était très facile, il suffit de dire ce qu’on a ressenti, c’est simple comme bonjour la question arrive et on y répond plus ou moins franchement on sait bien que la franchise est parfois difficile à exprimer mais ça ne fait rien, il n’y a pas de jugement ou de quoi que ce soit, on parle librement c’est tout… Elle m’avait regardé en souriant, me demandant pourquoi elle justement avait été choisie et je lui avais expliqué qu’il s’agissait d’un tirage au sort, comme on le fait tout le temps, on compte un deux trois quatre et toc on interroge. Si c’est oui, bravo bonne pioche, si c’est non on recommence. On connait les gens, on les voit agir, parler, refuser obéir, on les connait bien alors, c’est oui ? Elle m’a souri, à nouveau, elle avait un beau sourire – mais ça, les humains ont tous de beaux sourires s’ils sont sincères, on ne peut pas le nier – sauf les malchanceux, mais c’est rare : il y a toujours quelque chose, et donc un sourire. Et puis non, je ne peux pas, je suis chargée de contrôler votre travail…


A la réflexion, je me souviens aussi d’un autre type qui faisait ce travail. On l’avait tous repéré, mais c’est une autre histoire, c’était un ami du patron (je ne sais plus son nom mais si je le vois dans la rue, je le reconnais) un peu cynique, assez marrant.
Pourquoi est-on devenus amis, elle et moi, je ne sais pas, je ne sais plus, on travaillait dans la même boite, certes, mais pour le reste je ne sais plus – c’est égal après tout – elle vivait alors du côté de la Bastille, la rue parallèle à celle où officia un libraire, un temps, Penser classer se nommait l’endroit, Lesdiguières, qui est-ce ? Après, après tout, après encore après, je me souviens aussi d’un autre enquêté, c’était le matin, vers huit heures, après une nuit entière à avoir regardé « Berlin Alexander Platz » – un feuilleton qu’on doit à Fassbinder – il y avait un petit déjeuner – en réalité je ne m’en souvenais pas mais lui me l’a, un jour, rappelé, oui, je me suis souvenu qu’en effet, j’avais dû l’aborder – dans ces occasions, on ne sait pas trop, on fait dans l’empirisme : sans doute ses cheveux portés longs : mais ça c’est aujourd’hui, était-ce le cas alors ? – lui vit rue de Cambrai si je ne m’abuse – on se croise, souvent on se salue je suis son blog comme il suit le mien je suis allé lire un moment de son livre dans une librairie un jour c’était un plaisir – mais quand était-ce, dis-moi, les années quatre-vingt dix ? – Fassbinder, c’est l’Année des treize lunes surtout pour les abattoirs, ceux d’ici, fermés et rapportés au scandale, Rainer Werner ce sont les turpitudes de l’homosexualité mâtinées de sado-masochisme – cette époque-là, les années soixante-dix – sortir fumer une cigarette – fraction armée rouge et brigades du même tonneau puis plus tard, Georges Besse et l’action directe – j’avais assisté trois premiers épisodes du feuilleton (je l’avais vu en son temps à la télévision treize épisodes plus un épilogue) – pris des notes, interrogé quelqu’un qui s’en allait, entamé une conversation, je me souviens puis j’étais allé me coucher – puis j’étais revenu vers cinq et demi – les gens dormaient dans leurs fauteuils – ou pas – une programmation d’un jour (un vendredi soir puis un samedi) (ou alors samedi dimanche ?) – je n’y sais plus, je ne suis plus, je préfère aller au cinéma – le vrai cinéma, la salle, les fauteuils bien rangés, les gens à qui il faut interdire de manger – tu te souviens du temps où on fumait dans les salles ? tu te souviens de « Cinema Paradiso » ? La pellicule flamme, tu te souviens quand on allait sur les ruines de l’usine Kodak de Vincennes pour récupérer ce qui pouvait l’être ? Oui, je me souviens, oui…

 

le lieu de la rencontre avec monsieuye Am Lepiq

Share

1 Comment

    je me permets de souhaiter vivement une suite à ce projet

Laisser un commentaire