Pendant le weekend

atelier d’automne 2020 été_19

 

 

 

 

dans la chanson il y a « j’aimerai que la terre s’arrête pour descendre »

le soir jamais le sommeil ne vient – je ne rêve pas – je ne me souviens plus exactement mais ma mère l’avait dit « Norma c’est parce que j’avais vu un film et l’héroïne portait ce prénom » – ce n’était pas son vrai prénom mais c’est quoi un « vrai » prénom ?  j’aimais ma mère mais elle ne me le rendait pas, elle avait d’autres choses en tête et d’autres chats à fouetter –

« et il y a les mots que je ne dirais pas »

le matin à six heures la bassine, l’eau froide je me lave, la peau sur mes os, quarante deux kilos, je me lave de fond en comble comme on dit, le savon sur la peau, la mousse glisse doucement, jamais je n’ai froid – j’ai oublié le froid, j’ai oublié le mal j’ai oublié la souffrance, ah Dieu merci – les aines, les plis, les talons – j’ai oublié le froid

cette chanson-là, il n’y a pas si longtemps, « merci à la vie merci elle m’a tant donné, elle m’a donné des rires elle m’a donné des pleurs » ah Violeta pourquoi, pourquoi…

le vendredi il y a cette obligation de passer sur le crâne la tondeuse, le vendredi je ne sais pas, toutes les semaines, je ne sais pas, quarante deux kilos, juste après cette toilette, juste après, je me suis levée toutes les nuits avant l’orage, je me suis levée – c’est quand il est arrivé que je me suis levée – il y a cette idée qui passe parfois de faire la liste de ces chansons que j’aime, qui passe, qui chantent doucement sans bruit lentement en rythme « oh mon amour mon doux mon tendre mon merveilleux amour » tu sais il y a longtemps que je n’ai pas écouté de chansons – le vendredi, pourquoi ce jour-là – la fin des années soixante dix ? je ne sais pas ce que c’est que les années soixante dix, je regarde le jardin et la pluie qui tombe et qui bruisse sur les tôles du garage, il pleut – ah oui, {« il pleut »} je me souviens oui, je me souviens ça faisait « ti la la, la la la »

« il pleut des larmes de pluie, il pleut et j’entends le clapotis… »

le vendredi je sens mes os, mon crâne, la peau, raser le cheveu, pour être comme à ces moments-là – tu te souviens ma petite Norma comme tu voulais devenir bonne sœur (est-ce que ça veut dire qu’il y en a de mauvaise?) ? comme tu voulais à Dieu donner ta vie ? ma petite Norma… je ne me souviens plus de ma mère, de ma sœur de mes frères, je ne me souviens plus de mon père – le matin après la pluie, dans la bassine, il fait noir dans la cuisine, je n’allume jamais, il n’y a pas d’électricité – mes enfants je les ai perdus si j’en ai jamais eu – il fait noir et je n’ai pas d’ombre, j’attends, je me recoucherai presque mais non – le jour va poindre, « la lumière était froide et blanche ils portaient l’habit du dimanche » – ces histoires-là comme elles me reviennent, j’aime les revoir, les entendre à nouveau – il n’y a pas de jour, il n’y a pas de nuit, il n’y a rien j’ai préféré oublier – non, rien – rien – sur les bras le savon, sur les épaules sous les aisselles, l’eau froide, dehors il fait doux, le jardin sous la pluie tout à l’heure – là-bas sur sa véranda, là-bas, passer une blouse boutonner aux poignets les manches du chemisier, et lisser le tissu fleuri le marché du mardi – non, de miroir non – pas de miroir, pas d’horloge – les biscottes, les ronds de tomate, « mon cœur arrête de répéter » – voilà qu’il est arrivé, ses yeux bleus, lui, là, tout à coup comme une apparition, au début je n’y ai pas cru et puis, doucement, tout doucement – quelle heure est-il je dois y aller

non, mais les chansons simplement, seulement pour le reste tant pis, celle qui disait « j’y arrête mes pas/ des ténors enrhumés tremblaient sous leur ventouse » je me souviens, le matin il fait chaud le soleil brille, « c’était en ce temps-là mon seul chanteur de blues » – j’aimais beaucoup toutes ces images aussi, il y avait un moment mais j’ai tout perdu – il y avait cette autre qui faisait « non ce n’est pas mon frère son cheval aurait bu » – je préférerai tout oublier, je préférerai que rien ne se soit jamais passé, ou seulement laisser derrière moi cette maison, ce décor, ce jardin et toute cette pluie et m’en aller pour ne plus jamais revenir, ne plus jamais me trouver dans cette position cette image ouatée, non, je ne peux pas, je vais être en retard, attends-moi s’il te plaît, attends-moi

à un autre moment j’ai vieilli et jamais plus je n’ai été la même – lorsque nue je me vois le savon les aines les genoux – moi, mon corps mes ongles

il y avait aussi « ah comme j’ai mal de devenir vieux vieux » il y avait des chansons amusantes aussi, des effets, des jeux de mots, tu te souviens aussi : je me parle il se peut que je me déprenne, il se peut que je sois déjà passée de l’autre côté (quel côté, Norma ?) (celui de Bellini ?), je parle toute seule, je chante toute seule, les biscottes l’assiette et les ronds de tomate – celle qui faisait « Norma Jean Baker quelque chose est a Norma(l) Jean Baker Téléphone à main droite Norma Jean Baker » et puis « cinq août soixante deux/fifth Helena drive »

– il y a longtemps, je me souviens du temps où je voulais lire, je me souviens mais je ne veux pas me rappeler de ces choses – qui l’a envoyé ? Je suis debout sur ma véranda derrière la maison et mon ombre ne porte pas – la première fois que j’ai entendu cette chanson, je me suis dit le même prénom que moi, il y a longtemps que ma mère est morte, il y a longtemps je ne peux plus savoir, je n’ai rien d’autre au monde, rien, rien d’autre que lui – il fait froid le matin, il fait froid la nuit – bien sûr que non, je n’existe pas – je n’existe plus – l’eau dans la bassine, le savon doucement sur mes jambes, doucement sur mes bras – l’eau froide, plus jamais je n’ai eu froid – il ne fait jamais plus froid, la pluie qui tombe sur le toit du garage, et la lumière et la lampe qui bat son fil – il fait beau la nuit et quand cesse la pluie, tout s’apaise, tout est apaisé – une ombre passe – non, je me suis trompée, il n’y a rien, il n’y a rien ni personne – les pieds nus la tendre douceur de ce tissu le lisse et doux contact des tomettes le drap sur le lit l’odeur de la pluie les gouttes d’eau le peu de vent le mouvement du lampadaire – allonge toi, Norma, allonge toi et dors maintenant, dors ma chérie –

 

codicillons en continu
je n’ai pas fini, il me reste encore à la suivre, longtemps j’ai essayé de faire autrement – de faire parler quelqu’un d’autre (mais sans le ou la faire écrire) (le vieux c’était déjà un peu fait ; le tueur un peu aussi il est dans l’action sans doute) – mais comme ça se termine il y a quelque chose d’urgent aussi – je n’y suis pas parvenu, j’ai essayé d’oublier les images et les chansons mais ça ne s’est pas fait – je ne vois pas où elle va, je sais qu’elle n’est plus simplement, une apparition, des bizarreries, des choses qui reviennent – et comme le temps passe aussi, il y a des choses à faire peut-être (je ne pensais pas aller jusqu’en octobre) – il y a une chanson qui se nomme du nom de ce mois; il y a toujours quelque chose d’un peu excentrique dans les chansons, toujours quelque chose d’un peu exigeant quand elles le sont (elle fait « vous vous jouerez dehors comme les enfants du nord » : en quoi les enfants du nord jouent-ils (plus) dehors (que ceux de l’ouest) ?– il y avait une émission sur celle qu’on appelait « la môme Piaf » et puis j’ai oublié ce que je voulais dire, elle ne l’a pas chantée mais il y avait celle qui faisait je t’ai dans la peau y’a rien à faire – c’est ainsi qu’elle est, partie –

 

« Quoi » Serge Gainsbourg par Jane Birkin
« Message personnel » Françoise Hardy
« Gracias a la vida » Violeta Para
« Les vieux amants » Jacques Brel
« Pierre » Barbara
« Nantes » Barbara
« Mathilde » Jacques Brel
« Toulouse » Claude Nougaro (2)
« Regarde bien petit »Jacques Brel
« Quand j’aurai du vent dans mon crâne » Serge Reggiani (Boris Vian)
« Norma Jean Baker » Jane Birkin de Serge Gainsbourg
« Octobre » Francis Cabrel
« Je t’ai dans la peau » Edith Piaf

 

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