hors série – reprise d’Aldo
Rubrique(s) : Carnets de Pierre Cohen-Hadria / L'Employé aux écritures / Projet AM
6 octobre, 2026 0
l’incident (pas pour tout le monde) d’août 1974 – la piste longtemps tenue hors de portée de la justice disons (mais en ces affaires-là, en ces temps disons troubles, la justice était partielle et certainement aussi partiale) –
Il a été établi depuis par des témoignages recueillis (notamment celui d’Aurelio Franchini) et d’autres preuves que la bombe avait été posée dans le train par des tenants de l’extrême droite (fucking ordine nero/ordre noir d’obédience loge p2) aux attentats (aveugles comme à son habitude) – je ne discute pas de ça mais on connaît les patronymes (et on les affiche avec une certaine complaisance) des blessés ou des morts dues aux BR mais pas ceux des attentats de Milan, Brescia Bologne ou Italicus – c’est bizarre.
Je me procure le Pétrole de 3P (je ne suis pas certain mais il me semble qu’il disait qu’il connaissait tous les responsables de ces tueries en sachant qui ils étaient, mais qu’il n’en connaissait pas les noms)
Ici donc le texte (à la consigne cinématographique – mais un scénario a toujours valeur nulle (sinon pour une certaine histoire) une fois que le film est réalisé)
Tiburtina
Extérieur nuit, la gare de Florence Santa Maria Novella
Il est minuit – c’est une image (elle viendra après) qu’on a vue déjà de nombreuses fois (notamment dans le plan séquence qui marque le tout début de La soif du mal (Orson Welles, 1958)) – un type et une femme sur un quai de gare, lui porte une valise – il est tard, minuit sonne on danse le madison dit la chanson, mais non ce n’est guère le lieu pour de l’humour ou de l’écriture automatique ou encore de l’association libre – pas là, pas à ce moment-là où se perpétue l’aveuglement de l’humanité (ces gens sont des humains, ces deux-là, sur ce quai là, avec ce parallèle-là qui les relient aux deux autres, peut-être du même bord, qui, il y a quatre heures de ça, faisait descendre du train un type qui approche la soixantaine, en costume croisé prince de Galles, père de quatre enfants et grand-père d’un petit enfant, une mèche blanche dans ses cheveux crépus, son imperméable sur le bras et ses deux serviettes de cuir – cette humanité-là) parce que les actes qu’ils vont commettre, lui et elle, dans le quart d’heure qui vient, elle faisant le guet, lui montant dans le train qui va entrer en gare, dans la minute qui vient, ces actes-là sont marqués de la plus basse abjection (tuer pour tuer tuer et tuer encore : mais ça n’existe pas tellement dans les mots, je peux bien raconter, faire en sorte de faire comprendre, énoncer ce qu’il m’est possible d’entrevoir de quelque chose qui n’a pas pu ne pas arriver : ça restera là, quelque chose, un événement créé par l’humanité afin que celle-ci envisage et ressente les idées qui la fait agir. « Mourir pour des idées » disait le poète, et continuant « l’idée est excellente ») : voilà le train luisant brillant argenté les freins qui agissent, c’est la nuit – ce n’est pas une gare de passage, ici à Santa Maria Novella Florence, les trains entrent, et reculent pour s’en aller faire une manœuvre si nécessaire, et repartir dans l’autre sens, on les attend dans le hall, puis on va sur le quai, le train est arrêté et on marche l’un à côté de l’autre l’une, à côté de l’un – lui porte la valise, elle lui tient le bras, ils marchent sur ce quai et cherchent des yeux la voiture 5 – c’est la nuit, la voiture 5 est là, il y monte, elle, elle l’attend, je ne crois pas qu’elle fume une cigarette mais peut-être après tout – dix minutes d’arrêt peut-être, il faut mettre en place la charge, la minuterie, il faut un endroit pour se livrer à ces dernières actions – c’est toujours le même mode opératoire, que ce soit dans la banque de l’agriculture à Milan, sur la place Fontana, il y a de ça près de cinq ans, ou à Brescia, il y a peu (le 28 mai, cette même année 1974) piazza della Loggia : un type, ou une fille (c’est plus des types, de l’ordre noir) porte une valise, entre dans un local (ici ce sont peut-être les toilettes de la voiture) ou abandonne une valise sous un banc, une table, dans un coin, puis s’en va. Il n’est pas inquiété, personne ne cherche à savoir pourquoi cette valise-là reste à cet endroit-là (à six ans d’ici, le deuxième jour du mois d’août, ce même mode opératoire sera mis en place dans la gare de Bologne, il semble que l’engin ait été laissé à la consigne, et vers dix heures et demie du matin, ce jour-là, c’était un samedi et les vacances commençaient, on allait partir on partait) – la bombe est réglée, elle doit exploser lorsque le train sera dans le tunnel qui traverse les Apennins – le type règle le mécanisme (cette image-là : dans le film de Welles, il ouvre ensuite le coffre d’une voiture décapotable crème, dépose la bombe referme le coffre et s’en va en courant, on ne le voit que de dos, il porte un costume, on n’en perçoit que l’ombre), referme la valise, l’abandonne là et referme derrière lui la porte, avec son carré qui en condamne l’accès, redescend sur le quai, la femme est là jette sa cigarette et lui prend le bras, tous les deux se dirigent vers la sortie – le tunnel aboutit, trois quarts d’heure après être parti de Florence à la gare de San Benedetto Val di Sambro : on ne sait s’il s’agit de chance, d’une panne du mécanisme, ou d’un réglage défectueux, mais c’est alors, il est une heure vingt trois du matin, en sortant du tunnel et non à l’intérieur, que l’explosion emporte la vie de douze personnes, peu importe lesquelles, en blesse et brûlent quarante-huit autres, et ça n’a pas plus d’importance que ça – ni oubli ni pardon. De nos jours, les choses sont acquises : des dix sept morts de la piazza Fontana, des douze de San Benedetto, des quatre-vingt-cinq de Bologne, des innombrables blessés, de ces personnes-là de toutes ces vies qui ont été brisées au hasard à l’aveugle – elles n’étaient pas visées personnellement – elles, elles étaient juste là, à ce moment-là et qu’en sait-on ? Rien. Ces morts-là, perpétrées par ces gens-là, cet ordre noir, ces affidés de la loge propaganda due : des actions de cette humanité-là, la vôtre comme la mienne – peu inquiétée, jouissant de la vie ici ou là et s’éteignant, tranquillement ou violemment, un jour comme un autre
c'est juste un atelier - il y a dans le travail en cours
des pans entiers à reconstituer (j'y travaille, c'est assez
vaste) - je pensais à ce travail que menait Stanley KubricK
sur Napoléon où, paraît-il, il avait tenu une chronologie
de tous les jours de la vie de ce type-là, un empereur
au mal à l'estomac, pinçant la joue du grognard, boucher
sans doute, Bérézina, Elbe, Cent jours et Sainte Hélène
et de tous ces stéréotypes (j'en passe des Marengo, des
Austerlitz et Waterloo) - un travail de romain, de titan,
pour ne pas avoir à imaginer je suppose (je repense à ce
type, dans sa baignoire que rencontrait Robert Duvall
(Tom, l'avocat de la famille) quelques plans avant, (il
faut que je recherche : il s'agit d'un Pentangeli,
interprété par Michaël V. Gazzo) dans le deuxième épisode
(sont-ce bien des épisodes ?) du parrain (2F Coppola, 1974)
- bien sûr comme par hasard le cinéma de la même année (les
états-unis, les meurtres et les crimes, et le sang et les
hommes) - mais quelque chose de sacré je crois bien - après
j'ai des images je pose un album je ne cherche plus d'ailleurs,
plus rien non, j'avance
pour la plupart des sources consultées (internet innombrables
journaux aussi mais livresques) pour ce chapitre-ci disons,
le livre écrit par Rosetta Loy (traduit de l'italien par
Françoise Brun et René de Ceccaty), paru au seuil en 2015
intitulé L'Italie entre chien et loup et sous-titré Un pays
blessé à mort(1969- 1994) m'a été d'une grande aide.

