Pendant le weekend

Pendant la semaine

Il s’est agi, pendant quelques années, de recueillir les souvenirs, par exemple, ou les usages et les pratiques, d’une profession qui allait vers sa perte, si elle ne faisait rien contre. On espérait alors, pourtant, qu’il n’en serait pas ainsi : produire, pour l’Internet,

des objets pensés pour lui, et qui apporteraient à ceux qui viendraient ensuite (il y en aurait) des éclairages et des exemples, des sons et des textes pour continuer à faire exister une profession, certes, mais aussi, et peut-être surtout, une âme : il ne s’est jamais agi d’en faire une pratique commerciale parce que Internet n’en est pas là. Ou plutôt n’en était pas là. 

Aujourd’hui, ce que la vulgate nomme les « réseaux sociaux » est devenu un simple support de marketing. Le marketing est cet espace du savoir humain qui intime et soumet; par des chiffres et des injonctions, des raisonnements spéciaux et spécieux, du genre « ce seront les plus nombreux qui auront raison » notamment parce que la mesure de ces « plus nombreux » est effectuée par ceux-là mêmes qui prédisent.

Adapter son discours à ceux qui le disent important, s’il s’agit de tours du marketing, ce ne sera jamais le fait de la sociologie ou de quelque science qui soit (et sans doute est-ce pourquoi le marketing n’est pas une science, quoi qu’il en ait). Lors de nos entretiens (nous aimons à les nommer « sociologiques »), il n’a jamais été (et ne sera jamais) question de « faire dire quelque chose » à quelqu’un, comme le font, avec une perversion cynique, la plupart des journalistes en donnant, après leurs questions, des « pistes » pour les réponses :  » voici le sens dans lequel nous voudrions que vous répondiez… ». Or, nous autres et sans doute est-ce aussi ce qui ne plaît pas, ce qui n’a pas plu, nous n’avons rien à « faire dire », nous n’avons pas de problématique à imposer, nous voulons laisser aux acteurs leur libre parole et le sens qu’ils veulent à leur propos. Evidemment, pour parvenir à ce résultat, il faut un long et pénible travail sur soi parce qu’il faut « laisser dire », parce que les gens savent ce qu’ils ont à dire et à faire valoir, inutile de les prendre pour des crétins.

A plusieurs reprises, j’ai joint ceux qu’on appelle des « décideurs » d’un terme qui, en effet, leur va bien, par ce manque d’élégance et de fierté : ils décident, puisqu’ils sont placés là pour ce faire, on les rémunère d’ailleurs assez grassement pour ce travail, et hors ce « travail » point de salut… . A plusieurs reprises, j’ai tenté de les alerter sur ce fait : la profession était en train de perdre ce qui fait son authenticité, c’est à dire sa mémoire. J’ai produit des listes de personnes à contacter, d’autres à inviter.

A-t-on jamais vu tenter d’établir la mémoire d’un commerce ? Pour en faire quoi ? L’important est ailleurs, pour tous les commerces sauf celui-là peut-être : le tiroir caisse, voilà tout. Pour le reste, laissez nous faire.

Très bien, pourquoi pas après tout ?  Cet aspect des choses existe, évidemment : on vend de ce produit comme on vend des chaussettes, des gants ou des lunettes : par paire, ou d’autres, en exemplaire unique et renouvelable autant de fois qu’il le faudra. Un seul détail (comme dirait l’ignoble) : on ne vendra pas que le produit… Certes, il arrive qu’on entre dans cette officine en cherchant l’objet connu, reconnu, tout nouveau probablement souvent, primé parfois, et on le trouvera, on l’acquerra et on s’en ira le lire.

Or, il faut le savoir : ce produit, on ne le consomme pas. Quoi qu’en disent les marchands, les marquetteurs et autres aficionados de cette mondialisation heureuse qui ne fonctionne que par le commerce et cet avantage sonnant et trébuchant qu’elle procure (aux plus puissants, aux plus forts, aux repus). Est-ce sa forme, manifestement parfaite, son contenu, parfaitement manifeste mais qui, aussi, peut se trouver dans les blancs implicites comme on trouve la musique dans ses silences, on ne sait, on se perd en conjectures, et des poètes s’en sont bien souvent emparés, les mêmes poètes dont les noms  se retrouvent en haut, le plus souvent, de la couverture (la première).

Mais lorsque l’une d’entre nous (ou l’un) ne saura pas exactement de quoi il retourne, mais simplement que l’histoire raconte « qu’à l’arrière d’une voiture, tandis que le cocher leur fait faire le tour des quartiers – est-ce à Rouen ?- , ces deux-là s’aimaient », ou une histoire de ce genre, celle de cette ethnologue du bocage qui, par son observation participante (ou sa participation observante…), se trouve vêtue des atours de la sorcière, simplement parce qu’elle est là, ou de cette aune, ou se déroulant dans les salons du faubourg Saint Germain ou ailleurs, ou simplement vouloir offrir à quelqu’un d’autre une somme savante sur ce modèle de véhicule automobile de luxe ou pas, elle (ou il) était censée trouver chez ce commerçant quelque chose comme de l’écoute. Et de cette écoute naissait une sorte de connivence qui pouvait ensuite, peut-être, si les deux parties en étaient d’accord, se muer en un accent humain, peut-être, ou du moins une interconnaissance prolifique pour les deux. C’est ainsi que ce commerce fonctionnait, et fonctionnera sans doute encore un certain temps. Il ne faut pas nier que ce type d’interconnaissance se trouverait aussi chez le coiffeur, ou chez quiconque écoute son « client » mais il se trouve que ceux qui fréquentent ces officines ne sont pas que des « clients ». 

Cependant, comme on sait, ailleurs dans l’éther s’est développé ce monde virtuel : y être, mille et une fois, quelle grande espérance… Au point symbolique, cependant, comme cette âme et cette mémoire que nous voulions et que nous parvenions à faire exister (grâce au Conseil Régional et à ses subventions), il y avait (parce qu’il le fallait, et qu’il le faut toujours) une espèce de pendant, ce lieu où fonder la réalité de pratiques qui s’oubliaient, jour après jour, tout en gardant aussi un pied et un oeil, sinon la main, sur quelque création contemporaine, car il s’est agi, depuis de le début, du contemporain. A plusieurs reprises, donc, et généreusement quoi qu’en disent ceux que je nommai plus haut, j’ai fait en sorte de faire participer à ces ateliers, à ces « résidences » de grands auteurs, j’ai réalisé des bilans traités comme des torchons, envoyés missives et mails et tenté de faire vivre par son animation ce qu’on peut appeler une vitrine, comme on l’enseigne dans ces écoles qui forment aux pratiques et aux usages de ce pan entier de la connaissance et de la science de l’humanité, le papier imprimé.

De réponse ? Rien, et c’est pourquoi on ne nomme ici ni l’officine, ni celui qui la tient.

Voilà tout, il ne s’agit pas d’une plainte, il ne s’agit pas d’un remords, repentir ou lamentation. Mais rien. C’est ainsi que cet espace virtuel est traité : rien. Alors, ici, évidemment comme sait la lectrice (et le lecteur) de ce blog, on parle surtout du cinéma et de la ville, cette ville dont le nom rappelle celui de l’inventeur d’icelui (Lumière, ah la lumière, celle qu’on photographie et non pas le sujet). C’est que, « pendant le week-end », on ne fait pas la même chose (exactement) que pendant la semaine. On parle aussi ici de sociologie et confronté à ce refus de voir, ou de savoir, ou d’animer et faire vivre, il ne reste plus au sociologue qu’à regarder dans une sorte de rétrospection réflexive ce qui a été accompli. L’amitié des auteurs comme de ceux qu’on a interrogés (qu’ils soient ici tous remerciés de leur disponibilité, et je me souviens toujours de cette dame

dans son appartement du seizième arrondissement, de ses yeux brillants  qui me disait « oh celui-là ! Comme il est beau ! » le serrant contre elle, dans ce petit bureau comble d’incunables et des dessins et peintures de son mari). Pour ma part, je n’ai rien perdu sinon l’espoir que cette profession continue et garde ce que j’ai appris à connaître auprès de ceux qui la servent. Merci à eux, et aux autres, ces photos. 

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10 Comments

    et merci au sociologue pour sa réflexion

  • froidure et tristesse pendant le week-end, et tous ces gants, tous ces gants, qui ont perdu la main

  • Grâce à toi, les résidences, nous tous dans un espace numérique différent du nôtre et y inventant autre chose, et s’y sentant accueilli(e)(s). Nous lisant les uns les autres. Prolongeant nos textes.
    Allant écouter, regarder, trouver des idées nouvelles.
    Alors merci.
    Et tout notre soutien (je parle en mon nom et en celui des autres, sûre qu’ils seront d’accord).

  • Tous les jours on rencontre « ce refus de voir, ou de savoir, ou d’animer et faire vivre » et c’est dur à force, c’est vrai, usant. Cette belle et poignante « rétrospection réflexive » sur le travail que tu as accompli, me laisse un goût d’inachevé. Pour rester à la page, il faut savoir la tourner, et comme le dit Anne en commentaire, « trouver des idées nouvelles ». Nous t’y suivrons, ici ou ailleurs, et le week-end, et la semaine, car il faut bien tout ce temps à passer « ensemble » (se lire et se lier) pour tâcher de mieux comprendre le monde qui nous entoure et en garder « mémoire ».

  • jeter le gant ? pas question n’est-ce pas ?

  • Merci à tous du soutien…
    @ Elise : non, pas question, mais retrouver l’autre…
    @ Pierre : en effet, inachevé, mais n’importe je sais bien qu’on (vous, toi, moi, d’autres) est là et que l’avenir nous appartient plus qu’à ceux qui s’imaginent décider, alors qu’ils ne se confortent que dans leur situation d’objet.
    @ Anne : merci du soutien, je le sais présent, je voulais marquer ici l’état de ce lieu (« grande aventure humaine » me disait Hélène…) : on continue… Voir, regarder, écouter et lire et lier… Bien sûr (comme tu disais en regardant cet escalier stéphanois : libres.)
    @ Martine : bientôt le printemps, hey !!!
    @ Brigitte : merci à vous d’être là

  • Tu as quand même mis les gants – je ne décrypte pas tout – et je ne sais si ce texte sonne comme un bilan, ressemble à un trait tiré ou à une croix faite sur un métier – « la sociologie est un sport de combat », comme tu le sais après Bourdieu : et le ring demande de temps en temps aussi une pause (« Raging Bull » est filmé de main de maître).

    Cher Piero, tu connais l’adresse du « Corbeau blanc » !

  • Comme quoi, pendant le week-end on peut en effet faire totalement autre chose : ne pas être connecté par exemple (ce qui m’arrive si peu… ).

    Voulais te dire, un peu tard désolé (et après tous ces commentaires que je co-signerais volontiers) – ton billet tout juste lu à l’instant et deux fois (il m’a tellement touché, pour ce qu’il dit d’un métier qui était mon premier vrai (comme on dit) avec salaire et tickets resto) – qu’hier encore (c’était dimanche donc) j’étais avec des amis et je leur parlais de tes pérégrinations, observations et captures, de tes notes et déplacements (corps et langue), de ton esprit d’escaliers (que tu montes et descends) dans et hors Paris, de tes espèces d’espaces et de tes quartiers quadrillés à la sauce bellevilloise.
    Et que là, revenant de ce dimanche, en ce lundi (pendant la semaine donc), forcément que lire ce qui précède me touche !
    Et avec quelle élégance tu parviens à dire ça, dans le précis et l’ellipse réunis.
    Trop le nez dedans pour écrire avec cette politesse du désespoir-là qu’il y a quelque chose de pourri au royaume du…
    Alors merci pour ces liens que, malgré tout, tu nous permets de tisser encore.
    Et pour la suite, si j’ai confiance j’ai hâte aussi de te lire.

    P.S. : j’ai des gants dépareillés qui font très bien l’affaire.

  • Sans.
    Sauf que c’est un bien joli texte.
    Ramasse ton gant et réveille-toi ?

  • [...] nous sommes pour ainsi dire voisins et nous empruntons le même métro, elle vint en résidence sur feu mélico afin d’y créer ses désormais célèbres oloé on l’avait suivie de nos [...]

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