Pendant le weekend

Miguel

Ce sont probablement les colonies qui imposent le rapprochement (mais je ne le fais qu’ici) : « Tabou » de Miguel Gomes m’a fait penser, presque immédiatement à « La Folie Almayer ».

Probablement parce que je viens d’Afrique, un protectorat, et que l’Angola ou le Mozambique furent colonies du Portugal. Parce que le monde d’ici, celui d’une certaine Europe, d’une certaine idée de l’Europe, fait écho à ces déménagements, changements de vie, de climat d’amis et de voisinage. C’était l’Asie, pour Chantal Akerman – mais la Belgique, le Congo, et donc l’Afrique sont là, aussi. Ici, c’est l’Afrique.

C’est un film qui s’ouvre sur un autre.

Pilar est au cinéma (Teresa Madruga, adorable), elle regarde un film

où le héros est un explorateur qui, par amour (il a perdu celle qu’il aime) se jette dans la gueule d’un crocodile.

Je le raconte mal : Pilar a une voisine, une femme âgée, Aurora, j’aime les femmes âgées, j’aime les femmes jeunes, j’aime qu’on soit ce qu’on est, cette femme-là porte des lunettes de soleil

(interprétée par Laura Soveral, magique), une femme s’occupe d’elle, une noire, Capverdienne dit-on (son nom Isabel Cardoso, brutale on peut le comprendre) (son nom ne figure pas au générique de l’internet movie data base) une musique magnifique un son sublime dû à Vasco Pimentel déjà croisé ici, c’est la première partie du film, nommé « Paradis perdu » si mon souvenir est présent, Aurora joue, le casino d’Estoril dit-on, les jeux d’argent, elle le gaspille, elle est habitée, sans doute, elle s’en ouvre à Pilar mais bientôt s’éteint, la vie sa vie s’en est allée, qu’en resterait-il ? Rien, un nom, Ventura (et moi ici, les autobus qu’empruntait Lino dans « L’Armée des Ombres » et Simone Signoret et tant d’autres), Pilar ira le chercher, ce fameux Ventura, l’eau coulera dans le cimetière, non loin de Lisbonne, non loin d’Estoril où flambait Aurora, lunettes de soleil qu’elle a ôtées, et dans un café probablement (avenue de la Liberté, je suppose, un café où on laisse l’âme de ceux qu’on vient de laisser en terre, un café, un lieu vide d’âmes sinon de celles abandonnées là, celle de Pereira et de ses citronnades), dans ce café donc, Ventura racontera son histoire (« Paradis », donc, deuxième partie mais qui féconde la première), la sienne comme celle d’Aurora jeune

la sienne quand lui-même était jeune

lorsqu’ils s’aimèrent d’un amour impossible, alors oublier sa jeunesse ? oublier les traces du passé, les histoires, et les chansons ? Non, regarder, sur l’écran le cinéma, voir que oui, le monde est donc bien tel qu’il est : on y tue, on y succombe, on s’y venge, oui, l’amour ne triomphe pas de tout sinon du temps qui n’est pas un ennemi à notre mesure, trop lent, trop régulier, trop exact toujours, tellement que la musique lui ajoute un tempo, tellement que ce tempo est battu part Ventura jeune (ici lorsqu’il est vieux)

tellement un temps révolu, celui où Aurora (« Cela s’appelle l’aurore » ici il m’en souvient) pensait que, oui, elle parviendrait à fuir, elle parviendrait avec lui son amant  qui n’était pas le père de l’enfant qu’elle portait au ventre, oui, elle y parviendrait, fuir ce monde donc, celui où on ne connaît pas celles et ceux qui n’ont pas la peau de la même couleur, celles et ceux qui ne pensent pas comme il faudrait, celles et ceux qui s’emparent des croyances et des magies, qu’elles soient noires ou blanches, colorées ou beiges, afin de prendre, sur l’avenir, un quelconque pouvoir, musique au bord de la piscine, puisque dans le casino, dans le café, musique au paradis perdu, musique d’amour, de sensation, d’existence, de vie, des vies humaines, loin des continents et des confessions, saudade et tango, Alfama et Buenos Aires, Lourenço Marques et Lubango, et ensuite, donc, de retour (est-ce bien un retour à Lisbonne ?) regarder le monde, jouer et oublier cette fille, se confier à sa voisine de pallier, se laisser aller aux soins d’une bonne … ? S’en aller… Oublier… Et Ventura, en voix off raconte tandis que sur l’écran se joue la jeunesse des personnages, le son (à nouveau, Vasco Pimentel, quel talent) direct pour les choses mais inaudible pour les dialogues, seule la voix de Ventura qui, dans ce café, raconte à Pilar, cette vie aventureuse, cinquante années auparavant, le cadeau du crocodile, l’échappée belle, et la fuite et la fin, loin, au début des années soixante, loin, Patrice Lumumba et les autres, tous les autres…

Des images animées, une image des générations qui se succèdent, qui viennent sur cette Terre et s’en vont, s’en iront : j’avais à l’idée, regardant celles-là, allez savoir pourquoi, Salvador Allende, onze septembre oublié, j’avais au coeur aussi bien ma propre histoire, valise cercueil, sept ans, Nice Côte d’Azur, mon grand-père généreusement donnant des arbres à la Palestine dans les années vingt du siècle dernier, ma mère n’était pas née, des années auparavant, un crocodile comme pour moi un scorpion, un animal peut-être dangereux mais surtout tant porteur de sens (ma mère, née sous ce signe, est-ce une erreur, un errement, une divagation ?), cette musique, des années plus tard, cette piscine, ces ciels ouverts, c’est ainsi que le cinéma me parle, et c’est ainsi qu’au Portugal, comme à Trieste, Istanbul ou Salonique, Tunis Alger Beyrouth, Fèz ou Dakar, tant d’autres villes sans doute que je ne connais pas, tant d’autres paysages, ou contrées ou découvertes, ce n’est pas tant que j’y sois chez moi, non, mais c’est qu’à ces lieux, inconsciemment, j’appartiens…

 

« Tabou », un film réalisé par Miguel Gomes.

 

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1 Comment

    […] je pose ici ces quelques images pour me souvenir des films précédents de ce réalisateur (Miguel Gomes) à qui on doit « Ce cher mois d’août » (2008) et […]